Robert de Jouëtte (Toulon 01/11/1924- Hyères 21/08/2024)
Robert le dernier des conchyliculteurs de Jouëtte, fils de Roger*, petit-fils de René* qui fut le premier à réussir à élever l’huître méditerranéenne, dut faire face à la suspension de l’élevage des coquillages dans la rade pour insalubrité en 1949, jusqu’à la création de l’émissaire et la construction de la marinière du Pin Rolland en 1952, puis il dut lutter, étant président du syndicat des mytiliculteurs, pour la vente libre des coquillages. Dès 1974 Robert le premier pisciculteur dans la rade, y élevait des loups, des daurades et des truites de mer !


Au XXe siècle
1949-1951
Le 31/12/49 l’insalubrité est déclarée, l ’élevage des coquillages en rade de Toulon est suspendu.
Les épaves des navires de guerre obstruent la rade, les évacuations à la mer sont défectueuses, les équipages des navires y déversent leurs détritus, de même que l’arsenal.
Dans les années 50, Balaguier comptait quatre parcs à moules qui appartenaient à Robert De Jouette, Jules Accardo et Roger Estienne.
La famille Estienne est recensée à Balaguier depuis les années 1770. L ’ancêtre, Thomas, né à Cuges en 1744, cultivateur, lui-même fils d’un cultivateur et sa femme née à Gémenos, s’installent à Balaguier vers les années 1770, Thomas Estienne achète une parcelle en bordure de mer où la vigne pousse sur les coteaux orientés vers l’Est…. (voir l’histoire du père Louis*, cette modeste guinguette fondée en 1790 qui deviendra un restaurant réputé)

La surveillance sanitaire était très sévère car à plusieurs reprises la vente des moules a été interdite en raison de l’insalubrité des eaux de la rade et ce jusqu’à la construction d’un émissaire commun d’évacuation des eaux polluées mis en service le 11 novembre 1951. Il faudra attendre 1952, la création de I’émissaire et la construction de la Marinière pour que l’administration autorise l’exploitation de 60 parcs..
Avant l’ouverture de l’émissaire commun (tunnel d’évacuation des eaux usées vers le large au Cap Sicié, mis en service en 1951-1952), il n’existait pas de système centralisé moderne d’assainissement à La Seyne-sur-Mer (ni à Toulon). Les « boues » (ou plutôt les matières fécales, vidanges et eaux usées brutes, souvent appelées « matières » à l’époque) n’étaient pas traitées dans une station d’épuration, mais gérées de façon très rudimentaire et insalubre.
Le système en place avant 1952 : les « toupines » et le « torpilleur »
- Les habitants utilisaient des toupines (grands récipients en terre cuite ou pots de chambre collectifs placés devant les portes des maisons, surtout dans les quartiers populaires).
- Chaque matin, un véhicule hippomobile (puis motorisé dans les années 1930), surnommé le torpilleur (à cause de sa forme de tonneau ou de citerne), passait dans les rues pour collecter le contenu des toupines. Ce véhicule dégageait des odeurs très fortes, d’où son surnom ironique.
- Les matières collectées étaient ensuite :
- Épandues directement sur les champs maraîchers comme engrais (surtout sur des terrains comme ceux de Gamel, entre l’hôpital et la route d’Ollioules, ou d’autres zones agricoles autour de La Seyne). Cela causait régulièrement des épidémies de fièvre typhoïde (via le bacille d’Eberth), car les légumes étaient contaminés.
- Parfois vidées directement ou indirectement dans la rade de Toulon (baie de Brégaillon, zones côtières proches), contribuant à la pollution des parcs à moules et huîtres (d’où les fermetures répétées des zones conchylicoles pour insalubrité dans les années 1950).
- À Toulon, le système était similaire : ramassage par tombereaux, épandage en campagne ou vidage en mer, avec une petite station primitive à Lagoubran (lits bactériens + aires de séchage des boues, mais avec trop-plein direct dans la rivière et la rade).
Il n’y avait donc pas d’entreposage centralisé des boues au sens moderne (pas de lagunes, bassins de décantation ou sites dédiés permanents). C’était un ramassage quotidien suivi d’un épandage sauvage ou d’un déversement brut, sans traitement réel. Cela expliquait les problèmes sanitaires chroniques qui ont motivé le projet d’émissaire (discuté depuis les années 1880, mais bloqué longtemps par des oppositions politiques). Pendant la construction de l’émissaire (1941-1952) les travaux du tunnel (foré sous occupation, avec plusieurs puits dont celui des Moulières) ont permis de raccorder progressivement les collecteurs. Mais jusqu’à la mise en service effective en 1952, le système des toupines et du torpilleur a continué en parallèle dans de nombreux quartiers. Le réseau d’assainissement de La Seyne a commencé à se développer à partir de 1936, mais il est resté incomplet et ralenti par la guerre. Après 1952 et jusqu’à Amphitria (1997) l’émissaire a permis d’évacuer les eaux usées brutes (sans traitement poussé) directement en mer au large du Cap Sicié.

Ce n’est qu’en 1997 que la station Amphitria (au débouché de l’émissaire) a été mise en service, avec un vrai traitement (décantation, boues activées, puis plus tard centrifugation/incinération des boues). Avant cela, les rejets restaient très polluants pour la rade et la baie de Tamaris.En résumé, avant l’émissaire, les « boues » de La Seyne n’étaient pas entreposées sur un site spécifique : elles étaient collectées quotidiennement par le torpilleur puis épandues comme engrais sur les champs ou rejetées dans la mer/rade, avec les conséquences sanitaires que l’on imagine (typhoïde, pollution des coquillages). C’est ce système archaïque que l’émissaire a cherché à supprimer.
1957
« En 1957, le 6 février, les concessions de parcs à moules sont délivrées sous réserve du passage des coquillages dans un bassin d’épuration, dénommé « La Marinière » qui a fonctionné du 01 septembre 1959 à 1993 à Pin Rolland. » À partir du 27 août 1959 les moules élevées dans les parcs de Tamaris et du Lazaret seront désormais en vente libre sur le marché national après un traitement adéquat dans la station d’épuration du Pin Rolland. (La moule dite « de Toulon » de qualité reconnue dans toute l’Europe, ne pouvait prétendre, en toute sécurité, à sa commercialisation depuis 1951).

1966

20 05 1966 La presse régionale (Nice matin) se fait l’écho de l’inquiétude des parqueurs sur l’avenir de leurs exploitations dans les eaux du parc toujours déclarées insalubres depuis le 31/12/49.

Toujours dans cette même année Monsieur Vallauris l’ ancien champion de boxe dont la terrasse du bar-tabac s’étend à deux pas de la mer, de l’ancien casino de Tamaris et de la villa de George Sand, ne peut même pas proposer à sa clientèle la dégustation dans son établissement des moules de tamaris.

Engagé pour la défense de l’aquaculture seynoise
Robert de Jouëtte le très dynamique président du syndicat des mytiliculteurs mène alors le combat de la levée du classement en insalubrité de La rade, ainsi que pour la vente libre, arguments à l’appui ( le départ d’une partie de la flotte de guerre et surtout la mise en service de l’émissaire commun rejetant les égouts de Toulon et de La Seyne au large du Sicié).

Robert fait un réquisitoire contre le bassin d’épuration de Saint-Mandrier « moyen de prestige et de propagande » devenu passage obligé pour les parqueurs, coûteux (« la moule fiscale » selon son expression ) monopolistique et inutile d’après eux. (République 17 juin 1966)

« L’équité viendrait qu’on contrôle la salubrité des produits chez les revendeurs concomitamment aux moules venant d’autres régions », les concessions ayant été attribuées dans l’intervalle notamment à Cette (Sète actuelle) où il n’y a pas d’épuration et ou même les professionnels peuvent temporairement protester contre la pollution de leurs eaux.
République : La même année, la presse relate une table ronde à La Frégate autour de Robert où siégèrent les représentants, directeurs et/ou propriétaires des 60 entreprises qui connaissent une terrible agonie dans la baie du lazaret toujours jugée zone insalubre… (17/06/66 P. Carvalan))
1970
« La confiance doit revenir »
(Le Provençal 28/01/70)

Robert de Jouëtte et le syndicat des mytiliculteurs sont reçus à la DDS à Draguignan (on y évoque les brebis galeuses, ces huit parqueurs suspectés de ne pas faire stabuler leurs moules dans le parc de la Marinière (la stabulisation équivaut à la pasteurisation des produits laitiers). Cette fois-ci Robert fait un plaidoyer en faveur de la Marinière ! Dans ces années 60, la production annuelle des coquillages atteignait les 1400 tonnes (aujourd’hui 100 tonnes…)
1973
« Mangez des coquillages ! »
(11/09/73 République)
La salubrité des produits issus des parcs français est confirmée dont ceux de Balaguier, Tamaris et le Lazaret car passant par la station d’épuration de la Marinière du Pin Rolland (qui fonctionnera jusqu’en 1993).
« Les fruits de mer font santé de fer »

1979
16/02/79 République : l’article montre Robert qui élève fièrement depuis le 15/05/74 des loups, des daurades et des truites de mer dans la rade, une reproduction artificielle grâce à l’institut Michel-Pacha.


Pour les daurades, les petits poissons sont livrés par la société d’alimentation et de recherche biologique à Lyon ainsi que la nourriture adéquate sous forme de granulés spéciaux. Pour les loups pas de problème en deux ans et demi on obtient des loups de 400 g. Par contre les truites (d’abord les alevins puis les truitelles) subiront une acclimatation progressive à la salinité.
Pourquoi n’y a-t-il pas eu pas de continuité directe après les de Jouëtte ?
Il n’y a pas eu de « rupture brutale » immédiate, mais un déclin progressif puis un effondrement de la conchyliculture traditionnelle pour plusieurs raisons :
- Problèmes sanitaires récurrents : La rade de Toulon (et donc la baie) a été déclarée insalubre à plusieurs reprises après-guerre (notamment en 1950-1951) à cause de la pollution par les égouts non traités. Les parcs ont été fermés temporairement ; une reprise a eu lieu en 1959 avec obligation d’épuration des moules (station « La Marinière »). La qualité des eaux est restée un frein chronique.
- Pic de production dans les années 1960 : La production atteint alors ~1400 tonnes (surtout des moules), mais elle décline ensuite fortement.
- Projet de marina dans les années 1970 : Un grand projet d’aménagement (marina) bouleverse le site, provoque des conflits d’usages et entraîne l’effondrement de la mytiliculture traditionnelle. Le projet est finalement abandonné après opposition des riverains, pêcheurs et aquaculteurs, mais il laisse des traces (remblais, perturbation des courants, envasement). La famille de Jouëtte arrête ou réduit fortement son activité conchylicole autour de cette période (Robert est passé à la pisciculture dès 1974).
- Autres facteurs : concurrence, pollution persistante, parasitisme des coquilles (balanes), et évolution des conditions d’élevage et de commercialisation qui rendent l’activité moins rentable pour les anciens parcs.
Il y a donc eu une interruption ou forte réduction de la conchyliculture « à l’ancienne » à la fin des années 1970/début 1980, avec abandon de nombreux parcs.
Renaissance et arrivée des aquaculteurs actuels :
- À partir des années 1980 : Développement de la pisciculture (élevage en cages de loups/dorades/maigres) dans la baie ouverte sur la pleine mer. Les premières fermes de poissons apparaissent alors. (pierre-et-le-loup.fr)
- Années 1990 : Renaissance de la mytiliculture sur les sites des anciens parcs abandonnés. Des concessions sont réattribuées, des structures réhabilitées, et de nouveaux producteurs s’installent. Des travaux de nettoyage des friches aquacoles (enlèvement de pieux abandonnés) ont lieu plus tard (2008).
- Aujourd’hui : Une dizaine de producteurs (mytiliculteurs, ostréiculteurs et pisciculteurs) sont actifs. La baie reste la zone conchylicole la plus importante du Sud-Est méditerranéen. On y cultive surtout la fameuse Moule Rouge de Tamaris (produite par seulement 3 éleveurs), des huîtres, et des poissons en circuit court. Des jeunes aquaculteurs (comme Julien Gagnot, Jérémy Vantouroux, les Giol, Martial Hourdequin, etc.) incarnent le renouveau, souvent avec une approche plus durable ou artisanale. Des structures comme la coopérative des Poissons de Tamaris (fondée en 2004) aident à la commercialisation.
En résumé, après la dynastie de Jouëtte (qui s’achève vers la fin des années 1970), il y a eu un creux lié à la pollution, aux conflits d’usages et au projet de marina. La continuité n’a pas été familiale/directe, mais l’activité a rebondi grâce à de nouveaux entrants dans les années 1980-1990, avec un virage vers la pisciculture et une mytiliculture modernisée. L’aquaculture y est aujourd’hui un fleuron local, même si la production est bien inférieure au pic historique.
Aujourd’hui
La baie de Tamaris, située entre La Seyne-sur-Mer et Saint-Mandrier-sur-Mer, héberge la zone conchylicole et aquacole la plus importante du Sud-Est méditerranéen. Elle accueille des activités d’aquaculture durable et raisonnée, avec une production de qualité qui respecte l’environnement dans le cadre du Contrat de baie de la rade de Toulon. Les exploitations privilégient des densités faibles, un mode extensif et la vente en circuit court, permettant de valoriser des produits ultra-frais auprès des restaurateurs et particuliers de la région.
Pisciculture
On compte aujourd’hui plusieurs fermes aquacoles (environ 5 à 6 exploitations selon les années) qui élèvent principalement des loups, des daurades royales et parfois des maigres en cages en pleine mer.
Parmi elles, la plus emblématique et la plus importante reste la Ferme Cachalot d’Olivier Otto, figure historique de la pisciculture locale (plus de 35 ans d’activité), qui produit autour de 100 tonnes par an en mode artisanal et extensif. D’autres structures dynamiques complètent le paysage, notamment Les Loups d’Or de Jérémy Vantouroux (jeune pisciculteur installé en 2021).
Conchyliculture
La baie produit également des moules (dont la fameuse Moule Rouge de Tamaris, produite par seulement trois éleveurs) et des huîtres creuses de Méditerranée, avec un affinage qui leur confère un goût subtil et caractéristique grâce au phytoplancton local.
La production annuelle
On y produit chaque année :
- Environ 120 à 200 tonnes de poissons (principalement loups et daurades, parfois maigres) élevés en mode extensif, dont une grande partie provient de la Ferme Cachalot, la plus importante ;
- 150 à 200 tonnes de coquillages (moules dont la célèbre Moule Rouge de Tamaris et huîtres), avec un affinage local qui leur confère leur goût caractéristique.
Les principaux producteurs sont : Les Perles de Tamaris, Coquillages Giol, Pierre et le Loup, L’Huîtrière de Tamaris, Les Loups d’Or et Julien Gagnot.Les produits sont majoritairement vendus en circuit court. Le Var est l’un des rares départements français à expérimenter une Unité d’Exploitation et de Gestion Concertée.
Le Var reste l’un des rares départements français à avoir expérimenté une Unité d’Exploitation et de Gestion Concertée (UEGC), outil permettant une gestion collective et durable des concessions aquacoles.

Sources :
Victor Coste et la révolution aquatique du XIXe siècle (Olivier Levasseur)
persee.fr
Voyage d’exploration sur le littoral de la France et de l’Italie (Victor Coste, 1855)
La revue maritime et coloniale vol.123 :
Bulletin des pêches maritimes de la revue maritime et coloniale (M. Vinson sous-commissaire de la marine septembre 1894)
Rapports du Jury international, vol. 8 à 9 de Paris (France). Exposition universelle de 1889
Les procédés actuels de la mytiliculture en France (H.F.A. Marchand 1915)
Archives familiales, les archives à la Jamaïque et le CAOM à Aix en Provence.
geneanet.org (Alain Anquetin)
Généalogie et Histoire de la Caraïbe numéro 190 Mars 2006, numéro 238 Juillet-Août 2010
archives-nationales.culture.gouv.fr
domingino.de/stdomin/colons
gallica.bnf.fr
jcautran.free.fr
Le Brégaillon des « Sans Culottes » (Jo Dechiffre journaliste local)
petitsproducteurslocaux.com
Jean Bouvet journaliste local
Histoire de la famille Estienne à Balaguier
(Monique Estienne, Geneviève Bauquin dans histpat-laseyne.net 2014 : De la mer à la table)
metropoletpm.fr
ifremer.fr
huitrieretamaris.fr/la-baie-de-tamaris/
la-seyne.fr
tourisme-ouest var
provencemed.com
memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr
Notice historique sur les forts de l’ éguillette et de Balaguier (Marius Autran)
« Les mytiliculteurs de Toulon connaitront-ils un renouveau ? » (Nice matin 20 05 1966)
« La grande misère de la mytiliculture » (République P. Carlavan 17/06/66)
« La confiance doit revenir » (Le Provençal 28/01/70)
« Mangez des coquillages » (République 11/09/73)
« Un mytiliculteur élève des loups et des truites de mer dans la rade de Toulon » (République François Kibler 16/02/79 )
pierre-et-le-loup.fr
var-matin
Remerciements


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