La construction du pont transbordeur démarre en 1913.

La première guerre mondiale reporte son installation jusqu’en 1917 car les hommes valides sont au front, certains cadres éminents sont mobilisés dans des dépôts comme réservistes, et, en pure perte, il faut faire appel à la main d’œuvre féminine et étrangère !

L’effectif est alors de 2.200 ouvriers, 200 femmes, 600 enfants… 

…et 355 chinois logés à proximité sur la Place de la Lune ! Le groupement de travailleurs chinois affecté aux Forges et Chantiers de La Seyne est établi sur la place Noël Verlaque (Place de la Lune) sous la surveillance d’un agent d’administration civile, logé dans des baraques Adrian (préfabriqués démontables en bois et multi usages abondamment utilisés durant la Guerre de 14).

« Aux chantiers de la Seyne-sur-Mer (Var, 04/10/1917) des ouvriers français et chinois participent à la construction de wagons de chemin de fer. Des enfants travaillent également à la mise en place des rivets sur les wagons. Le grand pont transbordeur, construit la même année et mis en service en avril 1917, fonctionne permettant le passage de bateaux et de trains ». (imagesdefense.gouv.fr)

Mais tout ne se passe pas pour le mieux… 

Février 1918 :
« Ce matin vers 5h00, M. Charabot, boulanger fournisseur du pain à la Société des Forges et Chantiers pour le groupement des travailleurs chinois, n’a livré que 78 pains ronds au lieu de 90 pains de cette forme qu’il fournit chaque matin pour cette catégorie de travailleurs, mais il a remplacé la quantité de pains ronds qui manquaient par une quantité semblable de pains longs. La répartition de pain a été faite aux chinois à parts proportionnellement égales de pain rond et de pain long, mais les étrangers n’ont pas voulu accepter le pain de forme allongée sous prétexte qu’il était plus mauvais que l’autre et la majeure partie d’entre eux ont refusé de se rendre au travail, une quarantaine sur 355 seulement ont regagné les ateliers »

…L’insurrection fut vite maîtrisée …

Les chinois à La Seyne.

Durant la Première Guerre mondiale la mobilisation des hommes conjuguée à l’effort de guerre pousse les autorités françaises à rechercher de la main d’œuvre. On fait alors appel à l’Empire colonial, c’est donc la solution de l’envoi de travailleurs chinois qui est choisie. 
Le recrutement se fait donc sous tutelle des autorités françaises et chinoises malgré des apparences privées. (Principalement la société Huimin qui recrutera 36975 travailleurs chinois).
La durée d’embauche est de 5 ans, l’employeur pouvant résilier au bout de 3 ans. La durée de travail est de 10 heures par jour. Les Britanniques recrutent 93 à 100 000 Chinois. Au total ce sont donc près de 140 000 Chinois qui sont présents en France et en Belgique pendant la Première Guerre mondiale.
80% viennent de la région du Shandong dans le Nord-Est de la Chine, « l’élément sudiste ou cantonais étant plus intelligent que celui du Nord mais indocile et supportant mal le froid, »… « les recrutés nordistes étant plus capables que les Annamites (Vietnamiens) de résister au climat de notre pays ». 
« Sobre, robuste, endurant et docile, l’ouvrier du Nord s’adaptera à notre climat et à des travaux même pénibles n’exigeant qu’un effort mécanique » écrit le capitaine Lapomarède, chargé du recrutement, à Pékin le 16 avril 1916. La force physique de ces travailleurs doit permettre de les utiliser pour des travaux pénibles comme dockers, mineurs ou travaux de reconstruction. Tous ces travailleurs sont jeunes (25 à 35 ans), la plupart sont des paysans ou des migrants flottants (des paysans sans terre ni travail). On trouve aussi des serveurs, des soldats, des porteurs, des vendeurs, des coiffeurs ou encore des ouvriers. 
Pour les Chinois recrutés par les Français l’arrivée se fait à Marseille.

Débarquement à Marseille


Ce transport, qui dure entre 40 jours et 3 mois, est long et pénible. En plus de la dangerosité (les torpilles des sous-marins allemands), la plupart des ouvriers chinois sont pour la plupart des paysans qui n’ont jamais vu la mer. Cela représente pour eux un véritable choc (mal de mer, folie, noyade, maladies). L’absence de confort et la discipline stricte provoquent des révoltes et des violences. 
Les Chinois de La Seyne-sur-Mer ont suivi, comme les autres, ce long chemin qui les a vu partir des campagnes chinoises pour venir travailler en France. 1700 travailleurs débarquent à Marseille en août 1916.
Dans le Var, ils appartiennent aux troupes coloniales de la XVe région. À La Seyne-sur-Mer, ils sont employés essentiellement par la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée et par les Forges et Chantiers de la Méditerranée, qui orientent leur production vers le matériel de guerre (obus, chars).
À la fin du mois d’octobre 1917 les travailleurs Chinois de l’arrondissement de Toulon sont logés par l’Arsenal à Toulon et les Forges et Chantiers de la Méditerranée à La Seyne-sur-Mer, dans des baraquements spécialement construits par eux-même d’après les instructions militaires (les baraques Adrian).

Travailleurs chinois aux F.C.M de La Seyne (Agence d’images de la défense ecpa-d)

Le groupement de travailleurs chinois affecté aux Forges et Chantiers de La Seyne, qui compte 355 personnes, est établi sur la place Noël Verlaque (Place de la Lune) sous la surveillance d’un agent d’administration civile. 
Incompris, rejetés, les Chinois font aussi preuve d’animosité envers les populations locales. En mai 1918, de graves incidents se produisent à La Seyne-sur-Mer, à proximité du groupement de travailleurs chinois employés par la Société des Forges et Chantiers de la Méditerranée. 

Travailleurs chinois aux F.C.M de La Seyne (Agence d’images de la défense ecpa-d)


Plusieurs rapports de police mentionnent les problèmes générés par ces ouvriers chinois :

Rapport du commissaire de Police de La Seyne à Monsieur le Préfet du Var : le 20 novembre 1917, au sujet d’une fumerie d’opium : 

Arrestation de « notre cuisinière des chantiers » : 

« J’ai l’honneur de vous rendre compte qu’une enquête à laquelle je viens de procéder a amené la découverte d’une fumerie d’opium à La Seyne : Madame Filippi, 45 ans, cuisinière au groupement des travailleurs chinois, occupés par la société des Forges et Chantiers de la Méditerranée, prêtait depuis quelques jours une pièce de son appartement, sise au quartier Saint-Antoine à des chinois, qui venaient y fumer de l’opium. J’ai retrouvé au cours d’une perquisition tout un matériel de fumeurs »… 

Le commissaire de police à M. le préfet du Var 14/05/18 :

« Les causes premières sont mal définies, plusieurs rixes ont éclaté presque simultanément, les renseignements recueillis se contredisent et les témoins font défaut, personne ne sait ou ne veut rien dire de précis. Vers 8 heures 15 une querelle s’éleva entre un Chinois et un Européen près des baraquements chinois du quai Hoche, l’intervention d’un interprète mit fin à cette scène. Mais vers cette même heure sur le quai du Port une autre querelle s’éleva entre quelques Chinois et des jeunes gens pour un motif inconnu ; d’autres Chinois ayant appris la chose à leur cantonnement arrivèrent au secours de leurs coreligionnaires ».

Assassinat d’un ouvrier chinois sur le chantier du chemin de fer de La Seyne (1919)

Les Chantiers, 9 mars 1919, Rapport de police La Seyne à Monsieur le Préfet du Var :

Arrestation d’un annamite sur le lieu même des chantiers pour trafic. Il logeait dans un hôtel. La perquisition révéla du matériel dans la chambre et d’après les dires de l’hôtelier des chinois se rendaient dans cette chambre. 

Les chinois présents à La Seyne ont fait l’objet de diverses arrestations où ils avouent vendre l’opium dans plusieurs villas du littoral, mais aussi aux travailleurs des chantiers et aux militaires sur Saint-Mandrier. 

Qui des Seynois ou des Chinois est à l’origine de ces violences ? L’embarras du commissaire de police est significatif d’une hostilité sourde et partagée. Quoi qu’il en soit, la scène manque de tourner au massacre, et les Chinois, retranchés dans leur camp, ne doivent leur salut qu’à l’intervention des forces de l’ordre. Le commissaire conclut son rapport en indiquant qu’« une bonne partie de la population civile se montre assez hostile à l’élément Chinois, [et qu’] il ne serait pas étonnant de ce fait que, sans prendre la proportion de gravité des événements d’hier des rixes aient tendance à éclater par la suite entre ces indigènes et les Européens »
De mai à juillet 1919, un autre groupement est logé à proximité de la gare, travaillant le long de la voie de chemin de fer. Un crime entre chinois y sera commis en Juin 1919 (le « crime d’Ollioules » au quartier de Piedardant) dont le motif est le racket sur les mises de la part des policiers chinois, sur fond de violences entre les joueurs effrénés, le jeu étant une pratique culturelle fondamentale pour ces ouvriers, et aussi l’occasion de gagner des sommes importantes qui leur permettent d’améliorer l’ordinaire au camp ou d’envoyer davantage d’argent à leurs familles..

Par ailleurs les chinois supportent mal d’être mis en concurrence avec les Kabyles, qui sont des coloniaux. Or, aux yeux de l’administration française, les deux « races » possèdent des qualités proches, ce qui les rend interchangeables. 
Conscients de ne pas appartenir à l’univers des coloniaux et d’avoir été engagés par contrat, ils s’insurgent contre la trahison dont ils s’estiment victimes. Ce faisant, ils se montrent à la fois acteurs et victimes des préjugés raciaux de l’époque qui les placent bien en dessous des puissances occidentales.
Ainsi, à plusieurs reprises, des incidents entre Chinois et Maghrébins sont signalés au cours des années 1916 à 1919. 
L’assassin d’Ollioules ne manquera pas d’ailleurs d’accuser (à tort) les maghrébins dont le camp est voisin de celui des chinois.

Travailleurs chinois aux F.C.M de La Seyne (Agence d’images de la défense ecpa-d)

La plupart des travailleurs chinois ayant survécu (1500 travailleurs chinois seraient décédés pendant la première guerre mondiale, morts dues aux maladies notamment la tuberculose et la grippe espagnole, aux accidents du travail, aux bombardements allemands, aux exécutions à la suite de révoltes, mais aussi à des blessures mortelles contractées dans des bagarres) rentrent chez eux entre 1919 et 1921, participant, durant ces longs mois, aux durs travaux de la reconstruction. Les rapatriements commencent à l’automne 1919. Les Anglais terminent leurs opérations en 1920 et les Français en 1922. En 1921, sont encore recensés 230 Chinois à La Seyne-sur-Mer, ce qui signifie que leur rapatriement n’a pas été immédiat, comme dans le reste de la France où il s’est étalé jusqu’en 1922. 
On recense encore 30 Chinois en 1922 à La Seyne-sur-Mer, seulement une dizaine en 1926, tous travaillant encore aux Forges et Chantiers de la Méditerranée. 

Travailleurs chinois aux F.C.M de La Seyne (Agence d’images de la défense ecpa-d)
À la sortie des chantiers, allant rejoindre leurs baraquements, ici passant devant les immeubles de
l’îlot Verlaque*


Bibliographie 

-Les travailleurs chinois de la Grande Guerre 
l’exemple de La Seyne-sur-Mer 
Céline Regnard 
Maître de conférences en histoire contemporaine Aix-Marseille Université (AMU)-CNRS-UMR 7303 Telemme 


-Les étrangers dans la Grande Guerre, 
Paris, La documentation française/Musée de l’histoire de l’immigration, 2014. 
Laurent Dornel 


-Les travailleurs chinois en France dans la Première Guerre mondiale, 
Paris, CNRS éditions, 2012 
Li Ma (dir.)-« Les travailleurs chinois » in « Aux soldats méconnus. Étrangers, immigrés, colonisés au service de la France », Hommes et Migrations, novembre 1991, p. 12-15 


Live Yu Sion
-« Un quotidien violent ? Réflexions sur les conditions de vie des travailleurs chinois en France pendant la Première Guerre mondiale » in Li Ma (dir.), Les travailleurs chinois en France dans la Première Guerre mondiale, Paris, CNRS éditions, 2012, p. 285-305 
Céline Regnard 


-Les travailleurs chinois de la première guerre mondiale (1/2)
Antoine Flandrin 2013


-Les travailleurs chinois en France (1900-1925)Jean-Paul Desroches Conservateur général honoraire du patrimoine 2014


-Le battement d’ailes d’un papillon en France, une tornade en Chine…(cahier de la pensée mili-Terre) Histoire & stratégie 
publié le : 04/11/2018 
Chef d’escadron PIERSON

Archives de l’Agence d’images de la défense ecpa-d

Marie-Paule François : Paradis empoisonnés, les fumeries d’opium sur la rade (1900-1935) Histoire et Patrimoine Seynois  (Regards n°20)


Mise en forme PdP pour La Seyne en 1900

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