Léonce Marie François Henri Rimbaud exerça une influence considérable dans l’histoire de la ville à plusieurs titres, notamment en ce qui concerne le développement de la principale industrie locale, les Forges et Chantiers de la Méditerranée, pendant la période où il fut directeur (de 1904 à 1926), mais aussi pour le sauvetage de l’Institution Ste Marie confisquée par l’état comme bien ecclésiastique et vendue aux enchères publiques en 1922….

Nous n’avons que peu de témoignages sur Léonce Rimbaud, juste une biographie publiée dans le magazine bimestriel de l’I.S.M  « Entre nous » de 1932, à usage interne, contrairement à Amable Lagane le précédent directeur des F&C dont la biographie est très bien documentée : http://jcautran.free.fr/oeuvres/tome2/amable_lagane.html

(Amable Lagane venait lui aussi du même milieu bourgeois catholique, n’était pas non plus un enfant du pays, avait fait également de brillantes études dont une seule année en école préparatoire à l’ internat du collège Sainte-Barbe à Paris, était sorti 16ème à 18 ans de l’École Polytechnique, avait fait le même choix du Génie Maritime dans la poursuite de sa carrière et il était connu lui aussi comme un « Chrétien animé d’une grande foi religieuse qui le poussa à encourager les oeuvres charitables » selon Marius Autran, (il avait même offert à l’église* l’ancien autel en marbre à l’occasion du mariage de sa fille) et il avait vécu les mêmes conflits sociaux qui ont, de tous temps, opposé la classe ouvrière seynoise et le grand Patronat de la métallurgie et de la Navale..)

Léonce Rimbaud est né le 13 juin 1862 en Bourgogne à Chânes. Son père est officier d’administration de l’aviso à vapeur français l’Alecton (construit aux F&C de La Seyne), en station à Cayenne domicilié à Toulon. Passant de l’externat St Joseph au pensionnat Ste Marie de La Seyne, il s’y distingue comme un élève très brillant et décroche son bac avec mention en 1878.

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Premier prix en dissertation française, en histoire, en mathématiques, en sciences physiques et naturelles, en allemand…

Inscrit à Polytechnique à 18 ans…

…il en sort « dans la botte » 41 ème sur 220 à l’âge de 20 ans, un classement lui permettant d’accéder aux carrières les plus prisées de l’Administration; il choisira le génie maritime et deviendra ingénieur en construction navale.

Ecole polytechnique (1880-1882), Ecole du génie maritime (1882-1884)

Après avoir fait ses armes, nommé par décision ministérielle, en tant que chargé de mission auprès du gouvernement de l’empire austro-hongrois, il est embauché d’abord comme adjoint du directeur Amable Lagane en 1892 à qui il succédera à la suite de M. Fournier en 1904, l’année de l’élection d’Henri Pétin* à la mairie de la ville.

Entre temps il a épousé en 1889 Marie Julie Antoinette Jeanne Coste qui lui donnera sept enfants.

Dès 1903 et avec un sens averti de la nouveauté, Léonce Rimbaud modernise l’équipement des chantiers et poursuit les grandes transformations nécessaires au maintien au sommet de la renommée technique des chantiers. De nos jours, on parle de lui en disant volontiers « Le grand Rimbaud ». (Jean-Pierre Guiol) 

Durant cette période les chantiers de La Seyne sont en pleine expansion, leur réputation devient mondiale avec des commandes pour la France bien sûr, mais aussi venant de la Russie, de la Chine, du Japon, de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Espagne. Léonce Rimbaud a aussi en charge la surveillance de leurs ateliers de Marseille.

Sous sa direction l’entreprise seynoise connait un fort développement :

L’éclairage du chantier avec les grandes lampes électriques en 1904, l’implantation de nouveaux ateliers de tôlerie, de turbine, la construction d’une station électrique, la mise en service d’un nouveau pont mâture de 170 tonnes en 1906, la mise en place de l’atelier des turbines en 1907 (« l’atelier mécanique »), le remplacement des ateliers incendiés en 1906 par un nouvel atelier du poinçonnage, avec salle à tracer, une nouvelle scierie, un nouvel atelier de menuiserie (1908).

Pendant les cinq premières années de la nomination de Rimbaud à la direction des F&C, un chef de section du nom de Honoré Justin Besson (1840-1919) a tenu quasi quotidiennement un carnet sur la vie à l’intérieur de cette Cie ainsi que sur La Seyne. En voici quelques extraits :

13 mai 1904 : Des bouquets sont offerts à M. Rimbaud par les ingénieurs maistrance et employés et par chaque corps d’état des ouvriers.

10 octobre : éclairage des chantiers avec les grandes lampes électriques.

27 octobre : mise à l’eau de Justice* pour le gouvernement français. 

17 mai 1905 : mort du docteur Loro Germain âgé de 59 ans.

21 mai 1906 : la Cie des Forges et Chantiers fête le 50ème anniversaire de son existence.À cette occasion elle paie double journée à tous les ouvriers même à ceux qui sont en congé provisoire pour manque de travail; elle paie les 4% à tous les employés au dessous de 300 fr (300 auront 12)

20 septembre 1906 : grand incendie de l’atelier du poinçonnage et de la menuiserie. Tout le bâtiment est détruit.

17 janvier 1907 : commencée la mise en place des piliers de l’atelier des turbines cette charpente a été construite par le Creusot.

12 mars : explosion du cuirassé d’escadre Iéna. 118 morts. Deuil national. Le jour des obsèques aux F&C on quitte le travail à 8h 1/2 pour être repris à 1h 1/4.

20 mars 1908 : commencé le montage des formes du nouvel atelier du poinçonnage hall de travail et salle à tracer en remplacement des ateliers incendiés.

1ère quinzaine de mars : la nouvelle scierie a commencé à fonctionner.

24 juin 1908 : mort de M. Jouët-Pastré dans sa 79ème année, président de la Cie depuis 1891, Administrateur des forges et chantiers de la Méditerranée et de la compagnie des gaz et hauts fourneaux de Marseille, président de la société de transports maritimes à vapeur, président de la société pour la fabrication des munitions d’artillerie, successeur de M. Behic. Obsèques à Paris. M. Le directeur Rimbaud et M. Lego ingénieur vont y assister ainsi qu’une délégation du personnel. Les ateliers sont fermés toute la journée de vendredi jour des obsèques.

Juillet 1908 : les menuisiers prennent possession de leur nouvel atelier.

Septembre 1908 : la nouvelle salle à tracer est terminée ainsi que l’atelier de poinçonnage.

16 janvier 1909 : mise à l’eau du Voltaire.

7 mars 1909 : 2ème tour de scrutin : M. Pétin maire de La Seyne est élu député contre M. Renaudel.

Un détachement d’une voie ferrée relie les chantiers à la gare d’où la construction du pont métallique* qui sera mis en service en 1917.

L’élargissement des cales permettra d’accueillir des unités plus importantes.(1927 l’installation de deux énormes caissons fera des chantiers seynois le plus grand bassin du monde).

1924
1925

Voir :

Fervent catholique, très attaché à l’Institution Ste Marie, il devient en 1907 président de l’Association des Anciens Elèves fondée en 1878 et le restera jusqu’en 1934. Il fonde la Société Immobilière Provençale qui, la suite va le montrer, évitera à l’établissement sa disparition.

28/12/1921

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Dans cette période farouchement anticléricale, le commissaire de police de La Seyne, le fameux Pierre Pierre* (la DGSI de l’époque), ne manquait pas de faire son rapport au sous-préfet du var sur le profil de Léonce Rimbaud :

« Nous avons dans notre ville, un cercle catholique dont le président est Monsieur Rimbaud, directeur des forges et chantiers de la Méditerranée ; les ingénieurs attachés à la grande cité industrielle, le chef du personnel, quelques employés marquants, en tout une vingtaine de croyants qui suivent, soit par conviction, soit par prudence intéressée, le chef, qui tient en quelque sorte, leur destinée en ses mains.

En effet, sur le nombre, il y a les deux tiers qui ont des croyances très élastiques; dans ceci, il y en a aussi qui font la courbette au directeur et la génuflexion à l’église, et qui croient à tout au besoin, et à rien du tout en résumé. Il n’y a, dans cette réunion de fervents, aucun statut ayant trait au culte, ni pour la protection des intérêts, ni pour la propagande; le but des réunions de cette vingtaine de catholiques est de préparer des secours en argent, en vêtements, aux enfants des familles pauvres qui sont appelés à faire leur première communion, à donner quelques subsides aux familles nécessiteuses, aux familles nombreuses d’ouvriers, qui pratiquent plus ou moins, qui fréquentent l’église. Il convient de voir que ces messieurs, directeur, ingénieurs, employés haut placés dans cette administration des Forges et Chantiers, sont riches, dans une grande croyance, et sont tous des amis du curé, des vicaires, etc.. »

Nommé chevalier de la Légion d’Honneur le 19/02/1901 (c’est son père, lui-même chevalier, qui la lui remettra le 28 mars 1901), Léonce Rimbaud est fait Officier le 31/01/1920.


Au souvenir de ce directeur sont attachées les nombreuses notes de service et circulaires que « Le Grand Rimbaud » adressait à ses ouvriers et à la maistrance, empreintes tantôt de remontrances tantôt de paternalisme, du style :

« Les travaux qui vont être entrepris sur la Justice* devront être terminés le 3 septembre terme de rigueur. Ce résultat devra être obtenu sans travailler les dimanches ou jours de fête. On pourra seulement après autorisation prolonger la journée d’une heure ou deux le soir ». (Août 1907)

« J’ai remarqué depuis quelques temps que messieurs les ouvriers ne prennent le travail que 10 ou 15 minutes après le sifflet d’entrée et le quittent un quart d’heure avant celui de la sortie, particulièrement le samedi soir. Il en résulte que les travaux ne sont pas exécutés avec la rapidité convenable et que les prix de revient s’élèvent dans des proportions incompatibles avec la nécessité de maintenir la concurrence. Il appartient à messieurs les chefs de section, les chefs contremaîtres et contremaîtres de réprimer les abus avec la plus grande énergie et de signaler à la direction les ouvriers de toute profession qui se mettent dans le cas d’être punis… » (Juin 1907)

Dessinateurs-Service des turbines et artillerie

Dans les années 1919­ / 1920, les luttes ouvrières prirent parfois un caractère dramatique. Le directeur des chantiers navals, M. Rimbaud faisait front avec une rare obstination aux syndicats ouvriers qui affirmaient d’année en année leur puissance et leur efficacité. 

Les discussions les plus vives se déroulaient chaque jour Place du Marché, mais les graves conflits qui opposaient patrons et ouvriers se débattaient surtout Place de la Lune et à la Bourse du Travail construite depuis 1904. 

(Images de la vie seynoise d’antan ­ Tome III (1990) Marius Autran)

Le directeur des FCM eut à affronter la grande grève de 1919 (3356 ouvriers sur 3500 !). La revendication portait sur le relèvement des salaires, une promesse non tenue par le patronat. La grève dura 48 jours, la direction cédera, une fin de conflit précipitée par le décès brutal par infarctus du maire Baptistin Paul en première ligne dans les négociations…

Léonce Rimbaud décèdera à l’âge de 73 ans le 7 mars 1936 dans sa Villa Belle vue à Tamaris.

Dans sa nécrologie, est évoqué « un caractère que d’aucuns, qui s’y heurtèrent, trouvaient entier, que tous avouaient droit et digne de grand respect« , mais une autre facette de sa personnalité y est aussi révélée : « Quiconque a vu couler les larmes de certains vieux ouvriers, d’anciens contremaîtres, ses collaborateurs d’autrefois, aura deviné sans peine combien il avait dû se montrer juste et bon pour eux ».

Marius Autran évoque Léonce Rimbaud dans un chapitre sur les conflits et les luttes syndicales dans cette période sur http://jcautran.free.fr/oeuvres/tome5/chapitre_2.html* :

De 1900 à 1910 Les travailleurs varois s’associent aux grandes grèves nationales ( salaires, reconnaissance de la pénibilité, suppression du prix-fait ).

En janvier 1908, on peut noter une grève de 4 jours, déclenchée par les 115 teneurs d’abattage. Les riveurs suivent quelques jours plus tard.

…la grande grève pour l’augmentation des salaires de l’automne 1910 des charpentiers en fer,  des teneurs d’abattage, des riveurs et chanfreineurs, les mousses, les apprentis. 

Rimbaud finira par céder en acceptant les augmentations de salaire demandées.

1919  : mouvement de grève du 10 juin au 31 juillet toute la ville est solidaire des grévistes, pour une augmentation des salaires ( puis une autre revendication : réembaucher les mutilés au même salaire que les autres). Rimbaud se montre intraitable, provoquant (il circule à pied parmi les grévistes, lit son journal sur le seuil de la porte des chantiers); le Maire Baptistin Paul devant la bourse du travail fournit 3T de pain aux travailleurs en lutte, des mytiliculteurs comme Benza, Coreit, Gabriel, Couturier, donnèrent jusqu’à 60 kg de moules. Les commerçants offrent de la nourriture. La Vve Acquarone* fournit les pâtes alimentaires. Des soupes communistes sont distribuées à la bourse du travail. Un climat de violence gagne peu à peu toute la ville. Rimbaud échappe à un mouvement hostile de la foule lors d’échauffourées, on s’en prend aux grilles de sa villa de Tamaris, il est agressé et frappé alors qu’il se rend de chez lui aux Mouissèques à pied le 1er juillet. Annulation des festivités du 14 juillet. La réouverture des chantiers est exigée et le personnel convoqué, mais la rentrée est loin d’être massive. Le 21 juillet les chinois* sont obligés de reprendre le travail sous peine de conseil de guerre.

Baptistin Paul se bat farouchement contre les licenciements projetés par la Direction des chantiers, il est terrassé à 56 ans par une crise cardiaque le 26 juillet au siège social parisien de la Société des Forges et Chantiers où il avait rencontré la veille M. Clemenceau. 

Finalement entre les syndicalistes et le gouvernement la décision est prise de créer une commission chargée du relèvement des salaires…

Quelques navires construits aux sous la direction de Léonce Rimbaud :

L’amiral Makharof*, le Voltaire*, le Parana*, le Salta*, le Gallia*, le Paris*, Le Patria* , le Bearn*, etc…

Léonce Rimbaud en parallèle avec sa fonction directoriale, eut à traverser deux évènements historiques majeurs dans lesquels il a joué un rôle prépondérant :

Voir sur les deux sauvetages de l’Institution par Léonce Rimbaud :

Procès-verbal de l’assemblée générale du 4 mai 1936 de l’Association Amicale des Anciens Elèves

Sources

Archives I.S.M dont le magazine bimestriel de l’I.S.M  « Entre nous », les P.V de l’Association Amicale des Anciens Elèves, etc

Images de la vie seynoise d’antan ­ Tome III (1990) Marius Autran

Contribution à l’histoire de La Seyne sur Mer (les Amis de La Seyne Ancienne et Moderne)

 Évocations de la construction navale à La Seyne sur Mer (Jean-Pierre Guiol)

Iconographie laseyneen1900

Base de données Léonore

imagesdefense.gouv.fr

« Les Maristes de La Seyne, le collège des pères maristes, histoire d’une maison d’éducation catholique, de 1849 à la seconde guerre mondiale » : L. Roos-Jourdan. Conférence du 1er juin 2015 (le filet du pêcheur n°135) pour le portrait de Léonce Rimbaud (photo non sourcée)

Place de la Lune Patrick Martinenq (Aspects de l’histoire de La Seyne sur Mer 1830-1936)

11 comments

  1. Léonce Rimbaud avait aussi perdu l’un de ses fils (François Xavier Louis Marie Armand Rimbaud, né le 7 septembre 1893 à La Seyne), tué à l’ennemi le 17 mai 1915, après seulement quelques semaines passées au front. (D’abord réformé pour faiblesse, puis finalement déclaré bon le 7 décembre 1914). C’est sans doute en partie pour cette raison que Léonce Rimbaud avait été président du comité pour l’édification du premier Monument aux Morts de La Seyne, dont il avait aussi dirigé les travaux, et qui fut inauguré le 11 novembre 1924.

    1. Oui, merci de votre commentaire. Sa biographie est finie. Je ne manquerai pas de me référer à votre site. Ce fut un cataclysme quand Léonce apprit que les plaques commémoratives du hall d’entrée des maristes avaient disparu. En fait c’était provisoire. Pour info actuellement on ne les retrouve plus…et des morceaux de stèle ont été récupérés in extremis avant disparition !

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