Journal des débats politiques et littéraires 28 août 1893
(Bibliothèque nationale de France)

« Nous avons publié plusieurs dépêches relatant l’assassinat à Sanary (Var) de Mme Michel, femme de Michel Pacha., tuée par un de ses cousins ».

Les journaux de la région nous apportent aujourd’hui de nouveaux détails sur ce crime étrange, qu’on ne sait encore à quel mobile attribuer.
Voici le récit du « Petit Var » :

Mme Michel Pacha avait l’habitude de se rendre le vendredi de chaque semaine au cimetière de Sanary, où sont inhumés sa jeune fille, morte il y a quelque vingt ans, et son fils, le vicomte de Pierredon mort à Paris, il y a quetques années à peine.

Mme Michel Pacha, est généralement accompagnée, dans ces tristes visites, de Mme B. une de ses proches parentes, et de M. le docteur Loro, de notre ville, un ami de la famille.

Hier, une fillette de douze ans, la petite-nièce de M » » Michel Pacha, l’accompagnait également. La voiture arrivait vers deux heures devant le cimetière de Sanary; là se trouvait aussi la supérieure d’un orphelinat, entretenu dans cette commune par M° » Michel.

Toutes ces personnes, le groupe des femmes devant, pénétraient dans le cimetière. Elles venaient à peine d’y entrer qu’un nommé Antoine Michel, cousin de M. Michel Pacha, établi à Sanary, se présentait et demandait à remettre une lettre à Mme Michel Pacha.

On le laissait s’approcher car rien dans les apparences de cet homme ne faisait supposer une mauvaise intention.

Arrivé près de Mme Michel Pacha, l’individu mettant un revolver à la main, en lâchait deux coups, l’atteignant an bras gauche, un peu au- dessous du coude et au flanc gauche.

Cela avec une telle rapidité que les personnes présentes ne purent prévenir le mouvement. M. le docteur Loro, qui se tenait à quelques pas, n’eut que le temps de l’entrevoir et se précipitait sur le meurtrier, qu’il saisissait à la gorge et entraînait dans la loge du concierge, où il le désarmait, après une courte lutte..

M. le docteur Loro remettait alors l’arme à un sieur Giudici, également présent, et courait vers Mme Michel, qui venait de s’abaisser, défaillante; sentant la gravité de son état, la blessée demandait elle même d’être ramenée à La Seyne.

Elle fut donc transportée aussitôt à sa voiture qui, filant rapidement, était une demi-heure après de retour au Manteau.

M. Michel Pacha, qui était au château, était prévenu avec les ménagements que l’on conçoit. Devant la gravité de ia situation, M. le docteur Loro faisait appeler télégraphiquement son collègue de Toulon, M. Fontan, qui arrivait bientôt.

Mais tous les soins étaient inutiles la malheureuse femme, qui, d’ailleurs, se rendait parfaitement compte de son état, s’affaiblissait de plus en plus et expirait environ une heure après son arrivée au Manteau, et sans une parole amère pour son meurtrier que ces mots : » Mais que lui ai-je fait ? »

Ce dernier qui, comme nous i’avons dit, est un proche parent de la victime, est âgé d’une quarantaine d’années. Etabli a Sanary, marchand de grains, fourrages, etc ses principaux clients étaient les chàtelains du Manteau et de Tamaris qui lui faisaient de ce côté gagner de 3 à 4,000 fr. par an. L’abus des boissons alcooliques semblait avoir altéré ses facultés mentales. M. et Mme Michel sont ses bienfaiteurs; marié, il est père de deux enfants que Mme Michel fait élever au couvent de la Présentation. Une de ces deux enfants est la fillette qui accompagnait, même hier, Mme Michel Pacha. Un coup de folie explique donc seul son acte épouvantable.

Comme il était désarmé, l’on ne s’occupait plus de lui et il s’en revenait tout seul se constituer prisonnier à la mairie de Sanary, où la nouvelle de ce qui venait d’arriver causait une vive émotion. L’on sait que M. et Mme Michel Pacha., originaires de Sanary, continuent à y faire beaucoup de bien et que M. Michel est maire de la commune.

Le meurtrier a du être conduit à Toulon dans la soirée. Interrogé sur les mobiles qui l’avaient poussé, il a répondu qu’il n’en savait rien. C’est la seule explication qu’il ait donnée de son crime.

L’arme dont il s’est servi est d’un calibre au dessus du revolver d’ordonnance. Il y avait encore quatre coups à tirer quand elle lui a été enlevée, non sans danger, par M. le docteur Loro. Et si l’on n’était intervenu promptement, il aurait bien pu faire d’autres victimes encore.

Mme Michel Pacha était âgée de soixante-huit ans. C’était, dans la plus haute signification du mot, une noble et sainte femme, à la charité silencieuse, mais inépuisable; la providence d’une foule de malheureux qui, de Tamaris à Sablettes, la Seyne et Sanary pleureront doublement sa fin tragique.

La nouvelle de sa mort a été accueillie partout avec une profonde stupeur, accompagnée de sincères et unanimes regrets.

Les obsèques auront probablement lieu lundi, car les formalités judiciaires ne paraissent pas devoir être longues. La mort n’est que trop constatée, et le meurtrier a avoué.

La mort a été entraînée par la balle reçue dans le flanc gauche le projectile avait pénétré dans l’estomac; la blessure du bras n’était pas dangereuse.

Interrogé par M. Paturet, substitut du procureur de la République à Toulon, Michel n’a pu donner aucune indication.

J’allais à mon jardin, dit-il. J’ai vu Mme Michel. J’ai voulu lui remettre un papier. Puis, comme j’avais mon revolver dans la poche, je me suis dit Tiens, si je tirais un coup sur la cousine. Et j’ai tiré.

Voilà toutes ses explications.
Mais pourquoi aviez-vous ce revolver? Ah je ne sais pas.

Son interrogatoire n’a pas duré cinq minutes. Il ne nie pas son crime, il a conscience d’avoir commis une mauvaise action; mais il ne peut donner aucun renseignement.

Michel aurait agi dans un moment d’inconscience provoqué par l’alcoolisme. Le sieur Michel buvait, dit-on, et, le matin, après de nombreuses libations, il se serait promené tête nue au soleil. L’alcool et le soleil l’avaient abruti. En somme, c’est un détraqué à moins que ce ne soit un malin.

Il n’en a pas l’air; et, d’ailleurs, comme il vivait en fort bons termes avec M. et Mme Michel, et que son cousin lui avait rendu des services, on ne peut expliquer que par l’inconscience le crime terrible qu’il a commis si inopinément. L’enquête commencée, ce matin, et l’observation médicale à laquelle il sera vraisemblablement soumis établiront mieux la part de ses responsabilités.

Ce matin, à neuf heures vingt-cinq minutes, il a été conduit au Manteau pour y être confronté avec sa victime. Une foule considérable assistait à son départ, sur le port. Deux gendarmes l’accompagnaient.

La confrontation a eu lieu en présence de M. Paturet, substitut de M. le procureur da la République, et de M. Moulard, juge suppléant, faisant fonction de juge d’instruction.

-1893 – 29 août : REMERCIEMENTS DE MICHEL PACHA AUX SANARYENS

« Tamaris, le 29 Août 1893.

Mon cher premier Adjoint, J’ai su hier soir et ce matin encore, combien le Conseil Municipal de Sanary, les Sociétés, toutes les corporations, la population, enfin notre cher pays, s’étaient montrés sympathiques dans les cruelles circonstances que je viens de traverser. Dans l’état où je suis en ce moment, je n’irai probablement pas à Sanary de quelque temps pour dire à mes compatriotes combien je suis touché de leur dévouement et de leurs procédés. Veuillez être auprès de tous, le fidèle interprète de ma profonde reconnaissance. Je ne pourrai terminer ces quelques mots sans vous remercier personnellement de vos paroles auprès du cercueil de ma malheureuse femme. Votre bien dévoué Michel. »

C’est la lettre que le maire de Sanary, Marius Michel, plus connu sous le nom de Michel Pacha, adresse à son premier adjoint pour le remercier du soutien apporté après l’assassinat de sa femme par un fou, le propre neveu de son mari, alors qu’elle priait pour le repos des âmes de ses enfants dans le petit cimetière de Sanary. Les obsèques se sont déroulées à l’église de La Seyne, l’inhumation s’est faite à Sanary dans le tombeau de ses enfants (Barthélemy Rotger, 1982, p. 461- 462).

EPHEMERIDES DU MERCREDI 29 AOÛT 2018, 6e ANNÉE (MDCCXXIII)

Henri Ribot

 Michel Pacha épousera en secondes noces à soixante-seize ans, une Sanaryenne de vieille souche, Marie-Rose Deprat trente-huit ans.

Veuve Michel-Pacha
Cimetière ancien de Sanary
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