Ne cherchez pas un maxi yacht dans la baie de Tamaris ou à Monaco Marine.

Notre émir est arrivé au Lazaret, contraint et forcé, avec sa suite de plus de 90 personnes, sur une frégate à vapeur, l’Asmodée, le 29 décembre 1847. Une quarantaine jusqu’au 18 janvier 1848 leur est imposée.

Le Lazaret

La côte occidentale, entre Balaguier et les Sablettes n’offrait que des marécages inextricables au point que les premiers habitants de La Seyne fixés dans les hameaux de Tortel, Beaussier ou Cavaillon ne pouvaient pas y accéder, aucune voie ne les reliant aux rivages du Lazaret. Toutes ces raisons expliquent la rareté des présences humaines aux XVe et XVIe siècles.

On parle de la peste sur la côte varoise en 1580 puis en 1619, 1621, 1630. Des cas furent signalés à Six-Fours, contagion répandue par des objets en provenance de Syrie. Ce fut sans doute dans cette période que les premières mesures furent prises pour lutter contre le fléau.

La communauté de Toulon acheta à des particuliers, en 1657, d’importants terrains sur la presqu’île de Saint-Mandrier, qui faisait alors partie de la communauté six-fournaise, dans le but d’y établir une infirmerie. Par la suite vinrent s’ajouter à cet établissement diverses structures : magasins, logements, chapelle dédiée à Saint-Roch dont l’histoire religieuse nous apprend qu’il se consacra particulièrement aux pestiférés.

Par la suite, les installations reçurent des améliorations : parloirs, chambres, réfectoire, étuve, cours et jardin.

Au début du XXe siècle, peu avant son transfert au Frioul, l’établissement du Lazaret comprenait un médecin, un capitaine de la santé, un commis et deux gardes maritimes logés au bâtiment dit de La consigne à Toulon, tandis que le personnel infirmier, les surveillants et un concierge résidaient sur les lieux mêmes de l’établissement.

Après l’accomplissement de sa quarantaine, le bateau peut recevoir l’entrée dans le port de Toulon ou une autorisation pour un autre port de son choix.

La reddition d’Abd-el-Kader

-23 décembre 1847 : Abd-el-Kader, L’émir de Mascara, se constitue prisonnier auprès du duc d’Aumale, à Djemaa-Ghazaouet (Nemours). Depuis le début de l’invasion française en Algérie (1830), le souverain s’oppose violemment aux colons en menant une guerre sainte appelée le « Jihad ». Chassé du Maroc, où il s’était réfugié, il est contraint de se rendre au général Lamoricière.

Pour la France, la reddition du plus fervent opposant à la colonisation en Algérie marque le début de l’occupation totale du pays.

Le 23 décembre 1847, Abd el-Kader, après avoir longuement combattu les Français, avait écrit, en vue de sa soumission, la lettre suivante au Général Lamoricière :

« Nous voulons que vous nous envoyiez une parole française qui ne puisse être ni diminuée, ni changée et qui nous garantisse que vous nous ferez transporter, soit à Alexandrie, soit à Akka (Saint Jean d’Acre) mais pas ailleurs. Veuillez nous écrire à ce sujet, d’une manière positive ».

Lamoricière répondit :

« J’ai reçu l’ordre du fils de notre Roi Louis-Philippe de vous accorder l’aman que vous m’avez demandé et de vous donner le passage de Djemaa- Ghazaouet à Alexandrie ou à Akka, on ne vous conduira pas autre part. Venez comme il vous conviendra, soit de jour, soit de nuit, ne doutez point de cette parole, elle est positive. Notre souverain sera généreux envers vous et les vôtres. Je suis certain que vous pourrez emmener dans l’Est, par mer, ceux qui voudront vous suivre. »

Le duc d’Aumale, gouverneur de l’Algérie, confirme à l’émir les engagements du général Lamoricière. Mais la réalité sera toute autre…

L’émir Abdelkader chef des croyants après six années de guerre acharnée contre l’occupant, lâché par ses alliés, connut le coup de grâce lors de la bataille d’Isly conduite par le général Lamoricière.

« Je décide, après consultations, longue réflexion et le coeur brisé, de cesser les combats contre l’envahisseur français. Au départ d’Oran, à Mers el kébir , désarmé, désarçonné, emprisonné, il est décidé que moi et les miens, montions à bord  de la frégate à vapeur, bateau militaire, l’ Asmodée le 24 décembre 1847. »

24 décembre 1847 : Abd el-Kader, à cheval, suivi de ses principaux chefs, se présenta au gouverneur d’Alger qui l’attendait dans sa résidence. L’Emir mit pied à terre, à quelques mètres du gouverneur, et lui offrit solennellement son cheval, le dernier qu’il ait monté, en signe de sa soumission et lui souhaita qu’il lui porte bonheur.

Le duc d’Aumale, gouverneur, répondit à Abd-El-Kader :

«Je l’accepte comme un hommage rendu à la France, dont la protection vous couvrira désormais et comme un signe d’oubli du passé» 

La traversée

29 décembre 1847 : En fait la suite de l’émir se composait de 61 hommes, 21 femmes et 13 enfants, en tout 97 personnes dont sa vieille mère de 73 ans, deux de ses beaux -frères, ses trois femmes, ses trois fils dont le plus jeune a huit ans, d’une fille, et enfin du pieux marabout à barbe blanche Sidi Abd-Er-Rahman .

Le nombre important de passagers qui ont désiré embarquer avec Abdel-Kader s’explique par la perspective d’un pèlerinage commun à la Mecque.

Tous sont confiants. Cette escale doit permettre au gouvernement français d’entériner la promesse du duc D’Aumale fils du roi Louis-Philippe à l’émir : lui et ses fidèles auront la vie sauve et bénéficieront d’un sauf conduit pour le proche orient.

« Au delà de notre peur, de notre immense peine , assaillis d’un profond désarroi , nous sommes coupés des nôtres restés au pays, dans notre Algérie, la traversée fut rendue encore plus difficile par une violente tempête en plein centre de la Méditerranée et plus encore de l’autre mer , celle de l’inconnu , de l’incompréhension, de l’exil doublé de la captivité » . 

« Nous prions , mains , visage , coeur , ferveur tournés vers le ciel tourmenté, déchainé, déchiré. Nos prières collectives exhortent à la  patience , à la paix …

Pendant une courte trêve , nous organisons une collecte en signe de remerciements aux forces qui nous gouvernent .A l’ approche des côtes, les dons sont remis à celui qui est le plus démuni.

Nos appels, prières et dhikr vers le Ciel sont entendus : la mer se calme . Le fruit de la quête organisée est donné à un jeune garçon, le plus démuni.

Avec les miens , je pose pied à Toulon sur des eaux et un peuple à l’ esprit mouvants…….je découvre avec effroi que nous n’irons pas à Alexandrie ou à Saint- Jean d’ Acre ainsi que je l’ai souhaité et demandé ….

Ici tout est mouvant , la terre n’est ferme qu’en apparence…..une agitation autour de nous n’indique rien de bon , il n’y a pas deux discours identiques , je suis perçu comme un danger public , une grande menace pouvant susciter rébellion, mouvement de foule, évasion, émeute, que sais-je ! Pourquoi ne voient-ils pas notre souffrance , notre désarroi .Nous n’avons plus rien , nous ne sommes plus rien ….. notre culture, notre éducation  ne nous permettent pas de nous plaindre ; les miens s’en remettent à la tristesse et à la peine de ceux qui , déracinés , ne veulent plus se battre pour vivre, survivre devrais-je dire…nous avons froid, nos vêtements ne sont pas faits pour ces latitudes, nous avons faim, nous sommes séparés , livrés à nous-mêmes , qu’avons-nous fait de terrible pour recevoir cela ?

et personne ne vient nous dire ce qui va se passer , ce qui se passe , que se passe-t-il donc?

 Nous voulons voir le ciel , priez notre Dieu, nous désaltérer, faire nos ablutions et prier ».

MUCEM 2022

La route suivie par l’Asmodée ne sera pas celle de l’Est, mais celle de Toulon où la frégate arrive le 29 décembre. Abd el-Kader et sa suite sont débarqués au Lazaret et y demeurent jusqu’au 8 janvier 1848.

Le chef arabe arrive en rade de Toulon le 29 décembre 1847 à bord de la frégate à vapeur, l’Asmodée. Il lui est fixé une quarantaine de dix jours qu’il devra subir au lazaret, avec sa suite forte d’une centaine de personnes.

29 décembre 1847 : L’Asmodée mouille en baie du Lazaret, pour y débarquer à deux heures trente.

L’Emir Abd El-Kader, pardon l’ex Emir et sa suite, accompagnés de M. de Beaufort, officier d’ordonnance du duc d’Aumale, où ils subirent les règlements de la quarantaine.

Une garde, composée de 25 hommes, commandée par un officier est chargée d’assurer au sein du lazaret sa sécurité.

La détention

La presse nationale l’accueillit de cette manière : 

« Puisse-t-il vivre assez longtemps pour voir un jour l’Algérie entière soumise à cette loi de l’Évangile seule capable de la soumettre aussi aux lois de notre civilisation ! » (Pitre-Chevalier)

« les prisonniers étaient au Lazaret entourés d’un mur d’enceinte très élevé gardés par 50 hommes.

Ils avaient matelas, couvertures, draps de lit pour les principaux, matelas et couvertures pour les autres  » (8 janvier1848)

Rien n’avait été préparé à Toulon pour les recevoir. Le 18 janvier 1848, l’émir et sa suite sont séparés en deux groupes : les uns sont placés au fort Malbousquet tandis qu’Abd el-Kader et ses proches sont incarcérés au Fort Lamalgue où ils devront séjourner quelques mois. Les conditions de détention sont particulièrement pénibles, en particulier pour la mère et les femmes de l’émir. Abd el-Kader écrit à Louis- Philippe afin de protester contre ce traitement mais … le gouvernement change et la République remplace la monarchie.

Dessin de Letuaire

« Tandis que vous êtes entassés dans un réduit au fort Malbousquet, nous autres restés au fort Lamalgue nous dépérissons de cette séparation pleine de morgue.C’en est fini de nous……..à qui réserver la plus grande peine ? La plus grande souffrance ? mon coeur est déchiré, pulvérisé ……A regarder vos visages , vous les miens , plein de dignité et de crainte mêlées,  mes proches, mes plus fidèles frères , que puis-je faire ? que puis-je vous dire de plus,  de mieux,  que nous nous transmettons par la ferveur des prières communes de nos coeurs purs ?

Mon exil intérieur et extérieur a commencé en France au fort Lamalgue de Toulon … j’ai eu le temps de comprendre le sens du mot trahison et de la parole donnée de l’autre côté de la mer ».

Dessin de Letuaire

Le transfert des Algériens au Fort Lamalgue et Malbousquet, prison d’État fut le début d’une éprouvante période de cinq ans de captivité pour les exilés d’abord transférés au château de Pau puis à Amboise. L’émir et ses proches sont placés sous étroite surveillance. Cela ne les empêche pas de susciter la curiosité et la forte sympathie des Français. Les visiteurs se pressent aux portes des prisons successives. Désormais mort pour le monde, Abdelkader étudie et correspond abondamment dans sa retraite forcée, sollicitant ses soutiens et n’aspirant plus qu’à sa libération.

« Votre commissaire [Émile Ollivier] est venu me voir. Il m’a informé que les Français, d’un seul accord, avaient aboli la royauté et décrété que leur pays serait désormais une république. Je me suis réjoui de cette nouvelle car j’ai lu dans les livres que cette forme de gouvernement a pour but de déraciner l’injustice et d’empêcher le fort de faire violence au faible. Vous êtes des hommes généreux et vous désirez le bien de tous ; vos actes sont supposés être dictés par l’esprit de justice. Dieu vous a désignés pour être les protecteurs des malheureux et des affligés. Je vous tiens, par conséquent, pour mes protecteurs naturels. Ecartez le voile de la douleur qu’on a jeté sur moi. Je demande justice de vos mains. […] Je me suis rendu de ma propre volonté, libre. Certains d’entre vous peuvent s’imaginer que, regrettant la solution que j’ai prise, je nourris encore l’intention de retourner en Algérie. Cela ne sera jamais. Je peux maintenant être compté parmi les morts. Mon seul désir est d’être autorisé d’aller à La Mecque et à Médine, pour y prier et adorer le Dieu Tout- Puissant jusqu’à ce qu’Il me rappelle à Lui. »

[ Lettre d’Abd el-Kader au gouvernement français, mars 1848.]

Stanislas Gorin Embarquement d’Abd-el-Kader à Bordeaux

L’Emir sera conduit de Toulon au château de Pau jusqu’au 2 novembre 1848, pour être détenu ensuite au château d’Amboise, où un régime des plus sévères lui sera imposé.
Le Prince-Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, le fit libérer le 11 décembre 1852. Le 21 du même mois, la frégate le Labrador transporta l’émir et sa famille à Istanbul où elle aborda le 7 Janvier 1853. Abd el-Kader est enfin libre.

« Abd el-Kader n’accepte ni ne comprend que le roi ait pu revenir sur la parole donnée. Sa
ténacité dans l’épreuve est attestée par tous ceux qui l’ont connu ou rencontré, Daumas en
premier qui restera son ami, mais aussi Emile Ollivier le représentant en mission du gouvernement provisoire de la Seconde République venu au fort Lamalgue et bien d’autres dont Charles Poncy, poète maçon, ami de George Sand. Ce dernier a fait connaître les conditions de détention d’Abd el-Kader et a
contribué à alerter l’opinion en faveur de sa libération ; on sait qu’un véritable parti en sa faveur s’est développé en France mais aussi que des artistes et des poètes, et non des moindres comme Victor-Hugo, ont fait d’Abd el-Kader un héros romantique. Aussi l’opinion lui est-elle largement acquise quand Napoléon III décide enfin de le libérer en octobre 1852, à un moment où l’Algérie semble pacifiée ». (Andrée Bensoussan Abd-el-Kader au Lazaret Histoire d’une quarantaine abusive)

« Après la mort d’ Abdelkader en Syrie dans la nuit du 25 au 26 mai 1883 la diversité des rôles qu’il a assumé engendre de multiples appropriations. Il figure longtemps dans les manuels scolaires français comme l’adversaire dont la bravoure mais aussi la défaite illustrent la supériorité de la civilisation européenne. La personnalité de l’émir ressurgit après-guerre dans les plaidoyers en faveur de l’émancipation des Algériens musulmans. Durant la guerre d’indépendance le parti communiste algérien le donne en exemple pour inciter les campagnes à la lutte. En fait en 1966 le gouvernement algérien obtient le rapatriement à Alger de son corps jusqu’alors inhumé à Damas. Il devient le premier héros de l’histoire nationale, fondateur de l’État algérien, dont la statue équestre remplace celle du Maréchal Bugeaud, ancien gouverneur Général d’Algérie. Curieux de la nature humaine, grand savant musulman est Soufi, il demeure apprécié pour ses écrits mystiques et l’ouverture d’esprit qu’il manifestait en son temps et qui honore encore aujourd’hui ».

Abd-el-Kader : La richesse et la complexité de sa personnalité, la multiplicité de ses héritiers et des terres où son passage a laissé des traces, demeurent pour le monde…une source d’inspiration.

(MUCEM 2022)

Sources :

Histoire et histoires du Lazaret (Marcel Faivre-Chevrier, Chercheur en histoire et Jean-Charles Marras, Doctorant) Regards sur l’histoire de La Seyne-sur-mer n°4 15 novembre 2003

Exposition MUCEM 2022 journal de l’exposition

La détention d’Abd el-Kader au fort Lamalgue de Toulon – Histoire coloniale et postcoloniale

https://histoirecoloniale.net/la-detention-d-Abd-el-Kader

L’Afrique du Nord Jack Roussel

Musée des familles : lectures du soir, Volume 15 1847-1848

https://lemirabdelkader.blog4ever.com/ Djalila Dechache 2008

Gisèle Argensse Saint-Mandrier terre d’accueil 1989 citée par Henri Ribot (éphémérides).

Promenades dans Toulon ancien et moderne : Henri Vienne, Esquisses historiques (1 841)

Abd el-Kader, le héros des deux rives, balloté d’Amboise à Damas Jean-Pierre Bat 2017

Le Toulonnais journal du Var et de l’Afrique

Aparté sur Abd-el-Kader : http://www.laseyneen1900.fr/2022/06/25/aparte-sur-abd-el-kader/

close

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *