Démascleurs démasqués, mascarades funèbres ou sorcières charbonnées au mascara ? Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’aire des masques sans jamais oser le demander…

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A propos des masques…(et des épidémies)
Sujet oh combien délicat voire clivant où deux thèses s’affrontent, chaque partie avançant des arguments forts, s’appuyant tantôt sur des éléments de preuve logiques et rationnels, quasiment irréfutables, l’autre camp balayant toute objectivité scientifique et évoquant les nombreux témoignages colportés, l’oralité de la tradition, où se mélangent le dogme et les croyances, dont l’impact fut indiscutable sur les populations locales seynoises et six-fournaises depuis le XVIIème siècle jusqu’à nos jours…
De l’écorce des arbres à la thérapeutique…
Cette discussion nous oblige à ouvrir une parenthèse (qui peut-être vous éclairera pour la suite du propos) sur le rôle de la phytothérapie dans la pharmacopée universelle puisque les premiers colons européens au Pérou dès le XVIIème siècle justement observèrent que les indigènes extrayaient un médicament de l’écorce d’un arbre dénommé Cinchona (Cinchona officinalis) qu’ils utilisaient contre les frissons et la fièvre.
Dès 1633, cette phytothérapie fut introduite en Europe. 
Elle y eut le même usage, et commença à être utilisée dans les cas de fièvre paludique….
Vous l’avez compris, l’actualité s’impose à nous de traiter de l’origine de « l’aire des masques », dont même l’appellation est controversée : masques, mascs, mascles, mascls, masco, etc, etc…

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1- Quercus suber 
c’est le nom de l’espèce du chêne liège, le suvrier en provençal. La forêt de chênes liège, la suberaie se dirait siureda ou suvriera…
Sur un arbre jamais exploité, l’écorce est de couleur grisâtre, très épaisse pouvant atteindre 20cm. Elle est peu dense et fortement crevassée. C’est un tissu parenchymateux formé par l’assise subero-phellodermique qui couvre le tronc et les branches. Elle forme la couche souple, compressible, élastique dont le rôle principal est de protéger l’arbre afin qu’il reprenne rapidement sa croissance après le passage d’un incendie. 
En termes de production, on l’appelle »liège male» ou «liège naturel».
Excellente protection contre les incendies l’écorce de ces arbres est composée de deux parties. La plus interne est dite écorce mère (rusca maire) qui produit le liège (siure/suve (liège), écorce qu’il ne faut pas abîmer lors de la récolte. 
La première écorce d’un arbre est dite mâle (rusca mascla) : c’est un liège de mauvaise qualité et qui ne servait qu’aux pêcheurs.
Pour récolter du liège de bonne qualité, il faut enlever cette écorce mâle sur des sujets assez âgés, et attendre que l’écorce mère produise à nouveau du liège.
Quand l’arbre est mis en valeur lors du démasclage qui est l’opération d’enlever le liège mâle, il s’est remplacé par le «liège de reproduction» ou «liège femelle», de couleur jaune, rouge puis noire. Cette nouvelle écorce est beaucoup plus régulière que la précédente, présentant des crevasses moins profondes et des caractéristiques dans les levées successives. 
Les ouvriers découpant le liège destiné à la fabrication des bouchons (appelés les « Démascleurs ») Ils entreposaient la récolte sur l’aire des « Mascles » où les transformateurs de liège venus en charrette par l’unique chemin des Oratoires, pour y faire leurs achats. Après la première découpe qui servait entre autres d’isolant, l’arbre était laissé au repos pendant 10 à 15 ans. La seconde coupe était destinée quant à elle aux bouchons des fabricants des communes avoisinantes.
Cette hypothèse peut être aussi accréditée par le fait qu’il existe un col de l’Aire des Mascles (Aire dei Masco), du côté de Cereste bien connu des cyclistes, comme le précise Marcel Barbero (cité par JC Autran), qui avance que cette aire se situait dans une zone d’intense exploitation des chênes-lièges.

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2- Les frères Bourras
Au mois de mai de l’an 1625, une belle journée ensoleillée fut soudain troublée par l’accumulation de nuées épaisses suivie d’un orage d’une violence exceptionnelle. Au milieu de cette tourmente, exposée aux quatre vents, la tour des guetteurs sembla bien fragile, surtout quand la foudre la frappa de plein fouet. Le refuge s’enflamma immédiatement, mais les guetteurs s’en sortirent indemnes. Ils s’enfuirent, affolés sous la pluie diluvienne, mais se convainquirent que seul un miracle leur avait permis d’en réchapper.
Ces veilleurs appartenaient à l’ordre des Pénitents Gris appelés aussi Frères Bourras, car ils portaient une longue robe de bure grise pour suivre les offices.
La population fut rassemblée par le prieur pour l’informer que la Vierge Marie, seule capable de réaliser un tel miracle, devait être remerciée.
Il fut alors décidé de se rendre sur les lieux mêmes et d’y planter une croix que les Pénitents Gris se proposèrent de porter sur leur dos, pieds nus par les chemins rocailleux.
On estima ensuite ce témoignage de reconnaissance insuffisant et on pensa qu’il fallait édifier un véritable sanctuaire.
Les veilleurs de Sicié, érigèrent, sur la montagne, en présence des consuls, du clergé, des confréries et de tout un peuple, une grande croix de bois, témoignage de reconnaissance de Six- Fours. 
Quelques années plus tard, avec les offrandes recueillies à cet effet et avec le concours de la communauté de Six- Fours, ils firent bâtir une petite chapelle, monument plus durable, qui fut placée sous le vocable de Notre-Dame-de- Bonne-Garde. Ce premier édifice (entièrement situé en territoire six- fournais) fut considérablement agrandi vers 1633 par les soins de la même association des Pénitents gris.
C’est le sanctuaire que nous voyons encore aujourd’hui, celui de la Vierge protectrice des marins, des navigateurs, des terriens et de tous ceux qui lui confient leurs peines et leurs espoirs, la grande médiatrice auprès de Dieu. Depuis la création du sanctuaire de Notre-Dame-de-Bonne-Garde, au début du XVIIe siècle, de nombreux pèlerinages ont donc eu lieu, plus particulièrement durant le mois de mai (le mois de Marie, pour l’Église catholique). Les pèlerins allaient pieusement implorer la Bonne Mère, assaillis qu’ils étaient par les soucis et les dangers permanents. A ces époques, les épidémies de peste, de choléra, de variole, les disettes, les violences, les pillages, causaient dans la population de terribles ravages. 

Tableau à l’intérieur de la chapelle


Certaines confréries connaissent un élargissement des activités funéraires. ainsi celle de Six-Fours qui se consacre à l’ensevelissement des condamnés à mort mais aussi de «tous les pauvres et pauvresses qui mourront dans l’hôpital ou dehors, (de) tous les naufragés dans les ports et sur les côtés des mers de Six-Fours ».
Les Pénitents Gris ou « frères Bourras » allant à la Chapelle du Cap Sicié, en pélerinage de nuit, passaient par cet endroit vêtus d’une cagoule et munis d’une lanterne qui éclairait leur visage seulement, faisant penser à un défilé de masques… ». On imagine bien le spectacle lugubre et effrayant des ombres de la nuit accomplissant leurs inhumations notamment en période d’épidémie…voir la représentation du tableau de Dominique Antoine Magaud le peintre marseillais.


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3- les sorcières
Une autre explication pourrait être utilisée pour accréditer la troisième hypothèse, Masco signifiant sorcière en provençal…
D’ailleurs les Pénitents vêtus d’une cagoule auraient bien pu être assimilés à des sorciers…
D’aucuns ne se privèrent pas d’enrichir notre imaginaire collectif, dont Jo Dechifre en 2004 sur Mémoires de Pierres venant « légender » le dessin de Patrick Gabrielli
« Venues d’on ne sait où, les sorcières fantasques,
Nez crochu, en guenilles ou Vénus tribade,
Pour leur sabbat trivial, joutent sur l’Aire des Mascs…
Ce carrefour maudit, depuis des millénaires
Unit la charque, la catin, la ménade,
Les jeteuses de sort et autres visionnaires… »

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Alors ? Démascleurs démasqués, mascarades funèbres ou charbonnées au mascara ? Les trois versions ont leurs partisans et leurs détracteurs.

Sources :
Mémoires de Pierres : Jo Dechiffre Patrick Gabrielli (2004)
http://jcautran.free.fr/forum/sicie_janas.html#46
http://jcautran.free.fr/forum/vieilles_pierres.html#20
L’étymologie du mot Mascle, par Jean-Paul Pastourely sur
https://www.ouest-var.net/actualite/six-fours-les-amis-de-reynier-et-des-hameaux-six-fournais-se-sont-retrouves-10366.html
LATROUS Asma : Mémoire de master en foresterie
http://bibfac.univ-tlemcen.dz/snvstu/opac_css/doc_num.php?explnum_id=2529
https://s2hnh.org/articles/2016/01/les-chenes-le-chene-liege-44
https://fr.wikipedia.org/wiki/Chloroquine
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/95/Quercus_suber_corc.JPG
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/77/Quercus_suber5.jpg/558px-Quercus_suber5.jpg
Histoire de Six-Fours Jean Denans 1713 
Le cap Sicié et la chapelle Notre-Dame du-Mai (1948), 13 p. Pierre Fraysse 
https://provence-historique.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/PH-1984-34-136_04.pdf : Les Pénitents Bourras et les Compagnies de Pénitents réformés de Marseille
https://www.aubagne.fr/patrimoine/patrimoine-architectural/les-chapelles-des-penitents-780.html
http://seynoise.free.fr/seyne_ancienne_et_moderne/chapitres_baudoin/chapitre_13-2.pdf
https://www.ouest-var.net/mobile/actualite/six-fours-les-amis-de-reynier-et-des-hameaux-six-fournais-se-sont-retrouves-10366.html

mise en forme par PdP pour La Seyne en 1900.

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