Deux grands scientifiques français ont joué à Tamaris en particulier un rôle unanimement reconnu comme déterminant dans le développement de l’Aquaculture, bien que leurs bilans respectifs puissent être considérés a posteriori « en demi-teinte » : Victor Coste et Raphaël Dubois.

Victor Coste (1807-1873) : La révolution aquatique du XIXe siècle.

Dès 1859 un chapitre Ostréiculture-pisciculture a  été créé au budget de la Marine . 

C’est Victor Coste en 1862, un grand scientifique spécialiste en embryologie sous Napoléon III, professeur au Collège de France, (puis président de l’Académie des Sciences en 1871), qui se voit confier la charge d’inspecteur général de la pêche fluviale puis de la pêche côtière et maritime, avec un financement exceptionnel (un aviso à vapeur, le Chamois, lui est même attribué pour ses déplacements).

             Il découvre les parcs du lac de Fusaro près de Naples (avec leurs bancs artificiels d’huîtres importées du golfe de Tarente) et la maîtrise des Italiens pour le captage (« Voyage d’exploration sur le littoral de la France et de l’Italie » 1855), activité déjà connue des Romains de l’Antiquité, et participe au (lent) développement de l’ostréiculture en France, avec entre autre des expériences en Méditerranée où des huîtres anglaises sont importées et semées. 

Banc artificiel d’huîtres du lac Fusaro en 1874

 Les résultats sont décevants (St Tropez, La Seyne, Port-Miou, Port-de-Bouc, Thau)et les travaux de Victor Coste, son accointance avec le second empire, et même sa personnalité, seront plus tard vivement critiqués, à la fois par un autre scientifique Charles-Auguste Millet (qui, lui, ne remettait pas en cause le but à atteindre) et par le commissaire de la Marine J. Rimbaud qui en attaquait le principe même  :

                   » L’aquiculture est une frivole invention… un amusement scientifique », etc… 

On comprend ainsi pourquoi en 1860 les premiers essais d’élevage des moules dans la rade de Toulon ne furent guère soutenus par les Pouvoirs Publics.

En 1860 Coste importa une grande quantité d’huitres d’ Angleterre et les répartit entre l’étang de Thau et la baie de La Seyne où vivaient naturellement huitres (dont les grosses huîtres « pied de cheval »), moules, clovisses, violets et même présente à cette époque à Brégaillon la « pinna nobilis », grande nacre de Méditerranée, sorte de palourde géante actuellement classée en danger critique d’extinction).

L’emplacement choisi fut proche du rivage de la chapelle des morts*, avec un bugalet au milieu de ces pannes flottantes. Les résultats de la première année furent très encourageants, tous les collecteurs se couvrirent de naissain, mais dans les deux années suivantes aucune reproduction ne se fit.

Par contre toutes les pannes flottantes avec leurs chaines se couvrirent de superbes moules, en grappes énormes et d’une saveur excellente. Même les clovisses emmenées là avec les huitres s’étaient multipliées. Malheureusement, les vents de nord-ouest, les bigorneaux perceurs, les braconniers (les « ravageurs ») eurent raison de ce parc qui fut abandonné à la fin de l’année 1864.

à propos du parc, les constats sont sévères :

« …en rade de Toulon, le parc dans lequel on a englouti des sommes incroyables, on n’y retrouve plus que des écailles vides, qui ne produiront même pas un blâme sévère contre les inventeurs de cette ruineuse mystification».

Les expériences sont abandonnées à la fin de l’année 1864, elles auront coûté 45 000 francs.

Coste le Naturaliste, l’ichtyologiste, le professeur d’université, le zoologiste, le biologiste marin,

violemment contesté, connaissant des échecs comme des réussites éclatantes, n’en

reste pas moins un pivot essentiel qui marque le passage d’une science de laboratoire à

une science appliquée, créant un modèle d’exploitation des eaux, modifiant à jamais les paysages et les environnements aquatiques.

Son grand mérite, outre son inébranlable foi en l’avenir de l’élevage des huitres, est sans doute d’avoir compris l’importance de définir les nouvelles cultures de l’eau dans leur globalité, et non pas comme un simple développement technique.

Victor Coste est considéré comme le père de l’ostréiculture moderne.

Raphaël Dubois (1849-1929) : de la pharmacie à la bioluminescence.

Raphaël Dubois, pharmacien, médecin, professeur à la Faculté des sciences de Lyon, était surtout un physiologiste ayant une culture pluridisciplinaire allant de la biophysique à la biologie marine. Il obtint la création, sur un terrain de 2700 m2 don de Michel Pacha*, d’un laboratoire de physiologie maritime à Tamaris établi dès 1890 dépendant de la chaire de physiologie, un avantage certains par rapport aux autres universités. 

De plus dans ses demandes de subvention aux collectivités territoriales Dubois mettait en avant des objectifs de recherche en direction de la production régionale, dont la sériciculture

« cet organisme amphibie peut rendre autant de services à l’agriculture, à l’horticulture, à l’élevage du ver à soie, etc, etc… qu’à la pisciculture et à l’ostréiculture. » (1890).

Dès 1883 il s’était remis à l’étude expérimentale de la bioluminescence, dont il avait élucidé le mécanisme, plus de trente ans auparavant, en montrant qu’elle était généralement due à l’action d’un « ferment » (une enzyme), la luciférase, sur un substrat particulier, la luciférine, en présence d’oxygène et de certains éléments organiques et minéraux (Dubois, 1884 ; 1885 ; 1896).

En 1900 à l’Exposition Universelle de Paris, Raphaël Dubois présenta la lampe à bactéries lumineuses, ce qui lui vaudra une médaille d’or.

Dès 1900, Dubois avait tenté de cultiver les huîtres perlières et de provoquer l’apparition des perles. Pour ce faire, il avait mis à profit ses installations de la baie de Tamaris : devant le laboratoire, il avait réussi à aménager, avec le concours de la Marine, un bassin d’expériences de 400 m2 et un parc d’essai de 2 400 m2. Dans le bassin, il pouvait réaliser un certain nombre d’expériences sur la culture de l’huître perlière et la production forcée des perles fines. Il put faire reproduire l’huître perlière de Ceylan, Margarifera vulgaris , et obtenir chez ses sujets « un grand nombre de perles d’un très bel orient » malheureusement trop petites pour avoir une valeur commerciale. 

Il existait dans la baie du Lazaret, devant le laboratoire, des colonies importantes de Pholade dactyle, une espèce intéressante pour l’étude de la biophotogenèse (en 1892), étude qu’il poursuivra sur les organismes marins (avec le soutien de la Caisse des recherches scientifiques), à Tamaris presque jusqu’à sa mort en janvier 1929.

En 1901 Dubois est honoré de la visite à l’Institut maritime de biologie Michel Pacha* du ministre de la Marine (et député du Rhône),Jean-Marie Belloguet de Lanessan, un de ses collègues médecin de la Marine, botaniste et agrégé d’histoire naturelle à la faculté de médecine de Paris.

En 1912 Henri Marchand son assistant fit sa thèse de doctorat ès sciences sur les moyens permettant l’engraissement des moules par l’action sur leur fonction glycogénique ainsi que par les effets de la salinité sur leur métabolisme glucidique, thèse dont la soutenance fut retardée à cause de la guerre qui interrompit aussi les nombreux essais de culture sur les moules, les autres coquillages comestibles, les crustacés, les poissons et les homards.

 En 1916 Dubois rappelle les travaux de Victor Coste qui s’était inspiré des exemples italiens, dont les pêcheurs d’huitres avaient tiré bénéfice. Prenant l’exemple de l’ostréiculture pouvaient se développer la pisciculture, la mytiliculture, l’homariculture, la spongiculture, bref, tout ce que l’on pouvait regrouper sous le nom de « thalassiculture ».

Au plan pratique, les recherches entreprises par Dubois n’ont guère été couronnées d’un succès immédiat, tant en ce qui concerne la spongiculture, la pisciculture ou la production des perles que pour la réalisation des lampes bioluminescentes (dans une époque où les industriels français, pas plus que l’état, n’avaient coutume de financer des recherches de physiologie appliquée…)

Seule exception, peut-être, il contribua à perfectionner la culture des moules dans la rade de Tamaris, pratiquée à grande échelle par un mytiliculteur de La Seyne, René de Jouëtte* dont la participation en 1889 à l’exposition internationale de Paris lui vaudra la médaille d’argent pour toutes ces inventions, en particulier pour son radeau flottant de 1260 m2 (une installation de 408 compartiments, propice à l’engraissement des huîtres) et pour sa technique de recueil du naissain mise au point en Corse.

Exposition Universelle de Paris 1889
Raphaël Dubois en médaillon (par Georges Lemaire Institut maritime de Biologie Michel Pacha)

il finit ses jours à Tamaris où il s’éteignit le 21 janvier 1929. Authentique et fécond biologiste et physiologiste, assez oublié dans notre pays,…

Raphaël Dubois reste néanmoins mondialement reconnu comme l’initiateur de la bioluminescence.

Sources

Voyage d’exploration sur le littoral de la France et de l’Italie (Victor Coste, 1855)

Rapports du Jury international, vol. 8 à 9 de Paris (France). Exposition universelle de 1889

La revue maritime et coloniale vol.123 (1894)

Bulletin des pêches maritimes de la revue maritime et coloniale (M. Vinson sous-commissaire de la marine, septembre 1894)

Les procédés actuels de la mytiliculture en France (H.F.A. Marchand 1915)

-« Raphaël Dubois, de la pharmacie à la bioluminescence » (Jacques Poisson 2010)

La physiologie appliquée dans les stations maritimes françaises de biologie entre 1880 et 1930 et les recherches de Raphaël Dubois à Tamaris (Christian Bange 2011)

« Victor Coste et la révolution aquatique du XIXe siècle » (Olivier Levasseur 2014)

-« Lumière planctonique, émission de lumière par le vivant » (Frédérik Chevallier 2016)

Mise en forme PdP pour LaSeyneen1900

 

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