LOU CAPELET OU « LA COURSE À LA BIGUE »

« Le jeu de la bigue figure à la place d’honneur dans le programme des
réjouissances qu’on affiche, dans nos ports de mer méridionaux, à tous les
angles de rues et à tous les grands mats des navires. Il a lieu à bord d’un
ponton amarré bord à quai. A la proue et simulant un mat de beaupré, une longue
bigue, inclinée de bas en haut, est suspendue sur la mer par un cordage fixé
d’un bout à son extrémité et de l’autre au sommet d’un mât planté au milieu du
ponton.

Vers midi, disons-nous, lorsque le soleil a tiédi les eaux et ramolli
l’épaisse couche de suif dont la bigue est couverte, le signal du jeu est
entonné par les tambourins. Un agent de la force publique est à bord pour y
faire respecter la discipline du jeu. La foule encombre déjà les quais, obstrue
les fenêtres et s’éparpille sur les toits des maisons qui bordent le port. Elle
semble insensible, à force de curiosité, aux rayons caniculaires du soleil qui
la brûle.

Voyons, maintenant, qui se montrera le plus hardi pour commencer? qui se
dévouera pour faciliter le chemin a ses rivaux, à lécher avec la plante do ses
pieds nus le suif perfide qui cuit et ruisselle sur la bigue? «Le voilà ! le
voilà! » Et ces cris d’enthousiasme sont à peine poussés, que le bigueur a
disparu dans la mer avec son grotesque chapeau tricolore qui surnage et que
d’immenses éclats de rire ont accueilli sa chute fanfaronne.

« A un autre ! à un autre ! » Et chacun de rire ou d’applaudir selon que le
bigueur se précipite gauchement et épouvanté ou tombe avec majesté, laissant
lire sur son visage l’espoir d’une revanche plus heureuse. Mais voyez celui-ci.
Il est arrivé aux deux tiers de la route… la joie rayonne dans son œil
orgueilleux… la foule halète; elle semble suspendue aux semelles du bigueur.
Encore un pas ! encore un… le voilà levant la main pour saisir la toison
d’or… et plouf!

Le bruit d’un corps qui plonge rompt le silence général, et l’eau que cette
chute a fait jaillir retombe en perles étincelantes et froides sur les curieux
placés aux premières loges. Enfin, après une heure de tentatives infructueuses,
un bigueur au visage sévère , noir du goudron dont il frotte le flanc des
navires, s’avance gravement vers le ponton, monte sur le trépied suivé et s’y
recueille un instant.

Puis, d’un pas ferme et sûr, il franchit la distance qui le sépare du but,
arrache, d’une main aussi sûre que son pied, le pavillon qui flotte à
l’extrémité de la bigue et le brandit fièrement sur sa tète! C’est le signal de
la victoire, et les applaudissements frénétiques qui partent de tout côté
proclament le vainqueur à la ville et à la rade. »…

« …La population. Elle attend alors avec impatience le coup de fusil
qui annonce l’entrée dans la lice des canots de l’escadre, les avirons qui
reluisent au soleil et se brisent sous l’impulsion puissante des vigoureux
rameurs. Voilà un jeu dont le résultat est glorieux et utile, où les vainqueurs
ont droit d’être fiers! »

Texte de Charles Poncy.

Dessins de Pierre Letuaire. (L’Illustration 1845)

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