Alain Bacou et Gilles Gautier ont croisé le chemin d’Emile Jusseau, arrivé à La Seyne après avoir passé 24 ans au bagne de Cayenne.

Emile Jusseau, 24 ans au bagne (condamné à perpétuité)

Auteur de « les cloches de la camarde », Editions Chantemerle

On ne connaît du périple de Jusseau que ce qu’il a écrit… Un livre dur et sans concession que ce soit avec lui-même, avec l’institution pénitentiaire ou les gens qui la composaient, transportés comme membres du personnel de la Tentiaire.

Le livre « témoignage » de Jusseau est intéressant à plus d’un aspect. Déjà, son parcours personnel, de Saint-Laurent du Maroni aux terribles cachots de la Réclusion qu’il fréquenta trois fois (sanctionné pour des tentatives d’évasion qui échouèrent), la variété des activités qu’il exerça dans de nombreux points de la colonie donnent une idée assez générale de la vie des Transportés. Ses compétences lui ont permis d’exercer des responsabilités diverses, son récit nous informe sur le fonctionnement de l’AP (ou devrait-on dire dysfonctionnement, tant elle était sujette à critique?). Sa forte personnalité lui permit de nouer des liens variés, et il n’a pas mis sa plume dans sa poche en rédigeant ce livre qu’on ne sent pas « réécrit » comme par exemple ceux de Charles Hut ou de Raymond Vaudé, qui ont perdu de leur authenticité en gagnant sur le plan littéraire.

Jusseau ne méritait pas le bagne, et encore moins le bagne à perpétuité.

La conclusion de son livre : « ils ont eu la graisse mais pas la peau« .

Emile Jusseau, dans les cloches de la Camarde raconte avec émotion comment il survécut à son temps de réclusion malgré des gardiens qui l’avaient dans le nez. C’était un détenu « pays » qui servait parfois sa pitance quotidienne et il s’arrangeait, quand il était de service environ un jour sur trois, pour ne pas touiller et aller dans le fond de la marmite, là où la soupe était plus épaisse et où on trouvait quelques morceaux de viande [Jusseau]. C’est ce geste qui l’empêcha de mourir de faim. Jamais, attesta-t-il, il ne perçut sa ration entière de pain, à savoir une miche de 750g cuite la veille.

Je ne suis pas loin de penser que dans le lot des Transportés sortis de l’anonymat, Jusseau fait partie, avec Dieudonné et Roussenq, de ces Transportés les plus attachants. 

Son livre, « les cloches de la Camarde » paru en 1974 recèle la part d’erreurs** sur les détails et quelques exagérations (sur les dangers de la jungle guyanaise par exemple) qui renforcent paradoxalement sa crédibilité, une trop grande exactitude dans la relation des faits étant le plus souvent la preuve d’une réécriture partisane (chaque policier sait qu’un témoignage par trop exact est sujet à caution)

** A titre d’exemple, il relate l’évasion des forçats de la chaloupe à vapeur Mélinon*  survenue avant son arrivée et qu’on lui relata, mais il nomme le surveillant responsable « Mouton » au lieu de « Brebis » et la fait s’échouer sur le « banc des Français » quand elle atteignit la Guyane anglaise où elle fit halte faute de combustible.

Si Jusseau « balance », il le fait avec modération et ceux qu’il accuse sont peu nombreux. En retour, il n’est pas avare de compliments à propos de compagnons d’infortune comme de gardiens humains et cela renforce le poids de ses accusations dont la principale « victime » est sans nul doute le mythomane Henri Charrière, dit « Papillon » cruellement mis en cause dans le livre de Jusseau, sans que l’intéressé ou ses ayant droits aient protesté – pas fous, ils ne tenaient pas à ce qu’une prolifération de témoignages achevassent de démolir l’Idole qu’un grand nombre de lecteurs considèrent encore bien à tort comme le symbole du bagne de Guyane. Le fait que Jusseau ne ménage pas les critiques qu’il s’adresse à lui même renforce la crédibilité du récit.

Comment en arriva-t-il à cette condamnation?

Comme beaucoup de garçons remuants, pas même « mauvais », pas du tout des criminels endurcis, mais qui tombèrent sur un jury de Cours d’assises implacable qui les condamnaient à la mort civile dès leur première faute. Né en 1903, doté du certificat d’études (ce n’était pas rien à l’époque) il s’engagea tôt dans la marine marchande pour naviguer à travers le monde, avec la bénédiction de son père boulanger qui l’autorisa, encore mineur, à embarquer comme gabier sur le « Parana« . Ce bateau fut torpillé en 1917 par un sous-marin allemand alors qu’il transportait des troupes en Méditerranée. Il y eut plus de 1.500 morts et Jusseau, encore gamin, survécut par miracle.  Soigné, il s’engagea après une permission en famille sur le paquebot « Manouba » (compagnie Touache) qui faisait la ligne Marseille-Alger.   

La guerre terminée, il continua sa vie de marin, tirant comme la plupart des marins des bordées plus ou moins alcoolisées dans les ports, jusqu’au jour fatal qui survint à la fin de l’année 1928 alors qu’il était matelot à bord des paquebots de la compagnie des Chargeurs Réunis qui assurait nombre de transports entre Bordeaux et l’Amérique du sud.

Une vie bascule.

Une tournée des grands ducs dans les bars à filles de Bordeaux, un excès de boisson, un pelotage de filles déjà « en mains » qui entraîna une bagarre générale… Il n’en fallut pas davantage.  Jusseau était armé d’un revolver qu’il portait pour faire le malin – il s’en servait habituellement pour faire des cartons sur les rats, innombrables dans les ports. Et quand le patron, véritable colosse indestructible et soucieux de sauver son mobilier pulvérisé dans la rixe arriva vers lui pour l’assommer avec un siphon d’eau de seltz, il prit peur et tira. Tout le monde s’enfuit, sauf le blessé et le tireur que deux policiers n’eurent aucun mal à arrêter tant il était hébété par son geste, n’opposant aucune résistance.

Les menottes passées, le marin devenu criminel en une fraction de seconde fut présenté à la justice et reçut un mandat de dépôt pour le Fort du Hâ, la prison de Bordeaux.

On passera sur les incidents qui suivirent, qui portent à rire mais qui avaient tout pour indisposer un jury composé de braves gens excédés par toute forme de désordre social  : confié à un jeune gendarme sans expérience qui l’emmenait en audition, Jusseau parvint à retirer ses menottes après s’être frotté les poignets avec un peu de savon, et tenta de s’enfuir après avoir attaché son pandore à une rampe. Échec. Plus tard, amené sur les lieux du crime pour la reconstitution, il fut enfermé dans la cave le temps que son avocat arrive sur les lieux. Fatigué de ne boire que de l’eau depuis des semaines, sachant que cela continuerait, il mit à profit son attente pour s’enivrer consciencieusement avec les meilleurs alcools… C’est un individu ivre mort que l’on ressortit au moment de la reconstitution!

Le procès en assises devait commencer le 21 avril 1929, à 14 heures. L’avocat de Jusseau, Maître Rebeyrol,  spécialiste, des causes délicates, ne pouvait guère lui remonter le moral:

– J’espère qu’on s’en sortira avec les travaux forcés à perpétuité. (Rappelons qu’il n’y avait pas mort d’homme et que l’accusé était primo-délinquant ; mais les jurés de Bordeaux étaient habituellement implacables)  

Dans son livre de souvenirs, Jusseau décrit fort bien, avec ses mots simples, sa peur du pire, la peine de mort, la manière dont le rituel judiciaire l’écrasait, le terrorisait. L’Avocat général argua de la présence du revolver dans la poche de l’accusé pour établir la préméditation (cette arme avec laquelle il faisait des cartons sur… les rats) quand la victime, a contrario,  fit preuve d’humanité, expliquant le contexte de la bagarre, minimisant les faits

– C’est pas de sa faute, il voulait pas, il faut le pardonner. Ah si j’avais su, si j’avais su…  (Ajoutant qu’à l’exception d’une petite cicatrice, il ne gardait aucune séquelle de sa blessure)Puis Jusseau, assisté de son avocat, tenta de s’expliquer face à une Cour impitoyable, face à un procureur qui réclamait la peine de mort. Me Rebeyrol se lança dans une plaidoirie déchirante avant que les jurés ne délibèrent. La légitime défense presque sollicitée par la victime elle-même ne fut pas retenue si « la peine de mort nous est apparue comme une sanction, une sentence outrancière« 

Verdict: les Travaux forcés à perpétuité.  

En ce temps là, les jugements de Cours d’assises n’étaient pas susceptibles d’appel et les pourvois en Cassation aboutissaient très rarement. Jusseau réalisa alors que des assassins notoires, des truands de la pire espèce, s’en tiraient souvent avec des condamnations « à temps » quand lui, délinquant de hasard, récolta le maximum.

« Il existe un facteur qui me manque dans la vie : la chance. Je récolte d’emblée le maximum. Me voilà rayé du monde des vivants, ce monde que j’aime tant. On m’envoie chez les damnés. La démesure de la situation crée un sentiment de profonde angoisse, une sorte de psychose de la mort, du noir. J’ai peur de ces murs qui vont enfermer mes rêves. J’ai peur aussi de moi-même. Je ne me situe plus dans le monde. Je ne me compare plus aux autres…

Un forçat n’est pas, n’est plus un homme comme les autres ».

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